D’autant plus attendue que les metteurs en scène Patrice Caurier et Moshe Leiser et le chef Mark Shanahan avaient reçu le Prix Claude Rostand du Syndicat de la critique en 2007 pour Jenůfa, la nouvelle production de L’Affaire Makropoulos de Janáček présentée au Théâtre Graslin ne lutte sans doute pas à armes égales avec le souvenir indélébile de la mythologie warlikowskienne.
Nouvelle production de L’Affaire Makropoulos de Janáček dans une mise en scène de Patrice Caurier et Moshe Leiser, sous la direction de Mark Shanahan à Angers Nantes Opéra.
Elina Makropoulos, Eugenia Montez, Elsa Müller, Ellian Mac Gregor, Ekaterina Michkin, Emilia Marty, créature aux mille visages et si monstrueusement seule, aurait pu n’avoir qu’un unique visage, celui de la femme-paon incarnée par Anja Silja dans la mise en scène de Nikolaus Lehnhoff créée en 1995 au Festival de Glyndebourne. Mais vint Krzysztof Warlikowski et son étourdissante mythologie hollywoodienne, l’héroïne de Janáček se métamorphosant non plus au gré des caprices d’une jeunesse éternelle, mais du reflet infidèle projeté sur l’écran de cinéma.
De Norma Desmond à Marilyn, à moins que ce ne soit Gilda enlevée par King Kong, ou Margo Channing vampirisée par l’ambitieuse Eve Harrington, légende et réalité se confondent dans une lutte infernale, le plus souvent fatale. Le metteur en scène polonais dessinait autrement, certes, mais si profondément, si intimement cette déchirure creusée par les 337 années d’une femme sans âge.
Pour Angers Nantes Opéra, Patrice Caurier et Moshe Leiser semblent l’aborder sous un angle plus clinique, naturaliste peut-être, dès la division des cellules qui sous l’œil du savant dit le mystère de cette vie même. Mais le souvenir de la course poursuite de Sunset Boulevard qui, dans la production de l’Opéra Bastille, collait si parfaitement à l’ouverture, s’y substitue, malgré nous.
Telle est, inéluctable, la victoire de l’image. Né plus tard – car il meurt lorsque le cinéma devient parlant –, Janáček aurait pu embrasser le septième art, et ce n’est pas là réduire la portée de son génie de la dramaturgie musicale, bien au contraire, puisque c’est l’ériger en précurseur d’un genre qui d’une certaine manière allait supplanter celui auquel il avait consacré sa vie. Ainsi L’Affaire Makropoulos est un film déjà, expressionniste par exemple – Caurier et Leiser d’ailleurs revendiquent le décor anguleux de Christian Fenouillat comme une citation du Cabinet du Docteur Caligari.
Mais ce que plus constamment évoque la voie trouble où s’aventure la littéralité minutieuse avec laquelle ils traitent le scénario tiré de la pièce de Karel Čapek par le compositeur, c’est la création démiurgique d’Orson Welles, dont Jaroslav Prus apparaît comme une déclinaison de la silhouette ogresque. À travers ses ombres, ses personnages fantasques, l’effet même de contre-plongée qu’induit la pente du décor, et puis cette recherche de l’identité qui traverse l’ensemble de son œuvre.
Par les visages multiples qui peuplent son passé, Elina Makropoulos tient à la fois de Charles Foster Kane et de Gregory Arkadin. Eugenia Montez n’est-elle pas, par le jeu de la mémoire de Hauk-Šendorf, jumelle de Tana de Touch of Evil, l’un des derniers rôles de Marlene Dietrich, d’une jeunesse troublante encore ? Et le bric-à-brac des coulisses de théâtre du II n’emprunte-t-il pas au désordre abandonné de Xanadu ?
Sans supplanter l’intrigue, ses circonvolutions juridiques inextricables, cette recherche permanente, qui plus est éminemment subjective, de références wellesiennes n’en dévie pas moins l’attention. Parce que quelque chose manque, qui est l’essentiel dans Makropoulos : une présence, une voix, captivantes.
En rompant le fil, donc en isolant le III tel un monodrame, enfin, où Elina Makropoulos affronte ses fantômes, l’entracte, contre lequel nous aurions pesté en d’autres circonstances, se révèle paradoxalement salvateur pour Kathryn Harries. Car jusqu’alors la rencontre entre le rôle et l’interprète n’avait pas eu lieu.
C’est aussi que tous ceux qui l’entourent sont exemplaires, immédiatement caractérisés par le timbre comme le jeu, dans une langue soudain rendue familière. L’Albert Gregor d’Attila B-Kiss autant que le Prus de Robert Hayward l’écraseraient même presque, si Mark Shanahan, maître d’un temps âpre, ne menait avec tant d’équilibre et de ressort l’Orchestre national des Pays de la Loire sur des pentes souvent glissantes, jusqu’au grincement.
La voix déjà est trop frêle dans son usure, sans couleur ni corps. Il lui manque autant cette froideur qui tient les hommes à distance que cette sensualité à laquelle immuablement ils succombent. Et l’actrice ne les incarne pas davantage, gitane maladroite, diva sans caprice. Non, ce n’est décidément que dans la mise à nu du III qu’elle se révèle enfin, l’instrument guidant ses inflexions au milieu de ce sol jonché de valises comme autant d’années, de vies, dernier tour de piste d’un auguste las et pitoyable.
Mehdi MAHDAVI
Théâtre Graslin, Nantes, 06/06/2010
Leoš Janáček (1854-1928)
Věc Makropoulos, opéra en trois actes (1926)
Livret du compositeur d’après la comédie homonyme de Karel Čapek
Chœur d’Angers Nantes Opéra
Orchestre National des Pays de la Loire
direction : Mark Shanahan
mise en scène : Patrice Caurier et Moshe Leiser
décors : Christian Fenouillat
costumes : Agostino Cavalca
éclairages : Christophe Forey
Avec :
Kathryn Harries (Emilia Marty), Attila B-Kiss (Albert Gregor), Robert Hayward (Jaroslav Prus), John Fanning (Maître Kolenatý), Adrian Thompson (Vítek), Paola Gardina (Krista), Robin Tritschler (Janek), Beau Palmer (Hauk-Šendorf), Linda Ormiston (une femme de ménage / une employée de l’hôtel), Guy-Étienne Giot (un machiniste).
