Iphigénie au cœur de l’orchestre

Comment mettre en scène Iphigénie en Tauride après Warlikowski, ses fulgurances caravagesques et viscontiennes, son intensité insoutenable ? Cette question, Wajdi Mouawad a dû se la poser, puisqu’il cite le nom de son fiévreux devancier dans sa note d’intention, où il fait par ailleurs vœu d’humilité : « Mon obsession est le récit. Le rendre clair. Le mettre à la portée de chacun. De tous. »

Mais fallait-il, sous prétexte que le commun des mortels a censément perdu la mémoire des mythes, retarder la tempête, ce saisissant début que Gluck a voulu in medias res, en projetant sur un écran noir, en texte et en œuvres d’art, a fortiori au son de l’ouverture d’Iphigénie en Aulide, ce rappel des faits ?

Et ajouter encore, sous la forme d’une séquence de mauvais théâtre contemporain, indigne de son auteur en vérité, un prologue où il est question, tel le MacGuffin des films d’Hitchcock, de statuettes grecques séquestrées par les Russes dans un musée en Crimée annexée – la Tauride d’aujourd’hui –, et donc censé éclairer les tenants de l’intrigue à la lumière des barbaries du présent ?

La production bascule ensuite dans une forme d’archaïsme sombre et sanguinolent, teinté d’heroic fantasy un peu cheap – est-ce parce que Diane est ex machina que la déesse s’anime de gestes mécaniques ? Pertinente, sans doute, lorsque la dimension rituelle imprègne les corps d’effroi et d’urgence – dans la répétition initiale du sacrifice, notamment. Mais pour l’essentiel, assez littérale, illustrative, sage comme quelques belles images.

Le cœur de la tragédie, celle qui se joue encore hic et nunc, bat dès lors dans la fosse, où l’ensemble Le Consort se déploie, semble-t-il pour la première fois, en si large effectif, et avec une cohésion sidérante, chauffée à blanc par la direction de Louis Langrée. Intime de la partition, le maître des lieux abolit la barre de mesure dans une respiration d’un naturel captivant, ne laissant au drame aucun répit pour atteindre l’absolue vérité, tout sauf marmoréenne, du verbe gluckiste.

Par-delà toute considération de technique vocale, Tamara Bounazou s’y révèle d’emblée l’instrument idéal, par la fusion du jeu et du chant. Qu’importe, en effet, que son soprano paraisse parfois, souvent même, plus pointu que tranchant, lorsque les mots et les notes vivent et vibrent à l’unisson, habités d’une si brûlante ardeur ?

Oreste met Theo Hoffman à nu, aux sens propre et figuré, baryton dépourvu, peut-être, du noir éclat du matricide, mais assumé du bas au haut de l’ambitus avec l’impact nécessaire à ce que chaque syllabe atteigne le centre de sa cible. D’une tendresse touchante dans son idiomatique clarté, le Pylade de Philippe Talbot ne possède cependant pas les ressources qu’appelle le soudain accès d’héroïsme de Divinité des grandes âmes, quand à l’inverse, Jean-Fernand Setti rugit la paranoïa de Thoas d’un matériau brut, mais sans aucune limite aux extrêmes.

Admirable de limpide relief est enfin le chœur Les Éléments, dans cette maison où décidément les surtitres sont de plus en plus superflus, tant la langue française y donne à nouveau à entendre ses couleurs les plus authentiques.

Mehdi MAHDAVI

Opéra Comique – Salle Favart, Paris, 02/11/2025

Christoph Willibald Gluck (1714-1787)
Iphigénie en Tauride, tragédie lyrique en quatre actes (1779)
Livret de Nicolas-François Guillard

Coproduction avec les Théâtres de la Ville de Luxembourg et l’Opéra du Capitole-Toulouse Métropole.

Les Éléments, Le Consort
direction : Louis Langrée
mise en scène et texte : Wajdi Mouawad
décors : Emmanuel Clolus
costumes : Emmanuelle Thomas
éclairages : Éric Champoux
chorégraphie : Daphné Mauger

Avec :
Tamara Bounazou (Iphigénie), Theo Hoffman (Oreste), Philippe Talbot (Pylade), Jean-Fernand Setti (Thoas), Léontine Maridat-Zimmerman (Diane, deuxième Prêtresse), Fanny Soyer (une femme grecque, première Prêtresse), Lysandre Châlon (un Scythe, un ministre du sanctuaire).