Le Quatuor Arod a réussi son fantastique pari lors de la Biennale 2026 à la Cité de la Musique : jouer en une soirée les six quatuors de l’Opus 76 de Haydn. Une expérience unique où la formation a fait son miel de l’écriture Sturm und Drang du compositeur autrichien avec des moyens renouvelés, une grande fraîcheur d’approche et une qualité d’exécution sans pareil.
Concert du Quatuor Arod dans le cadre de Biennale de Quatuors à cordes 2026 à la Cité de la Musique, Paris.
Le désir de jouer l’Opus 76 intégral de Haydn est chez les Arod presque aussi ancien que leur formation, fondée en 2013. Dix années de labeur, de discussion et de mûrissement ont été nécessaires. Comme les musiciens l’ont expliqué dans de nombreux médias, l’un des points déterminants de ce travail a été la recherche sur un type d’archet offrant un allègement du jeu. Avec l’aide entre autres de l’archetier Jean-Yves Tanguy, les Arod ont fait le choix de copies d’un archet de 1770 conçu alors par François Xavier et Nicolas Léonard Tourte.
Les premières mesures de l’Allegro con spirito du Quatuor n° 1 en sol majeur sonnent de fait avec une éloquence étonnante faite de souplesse, de transparence et de liberté. Chaque voix semble individualisée sans que la perspective d’ensemble ne se trouve perdue. Les Arod pépient avec un charme irrésistible, variant les couleurs, les attaques et la dynamique dans un kaléidoscope d’humeurs.
Si jamais on ne l’avait pas bien remarqué, l’Adagio sostenuto met en évidence que ce jeu se fait sans grandes vibrations mais avec force sons filés. Les délicats agrégats de timbres, l’intonation de rêve, des phrasés amoureux construisent sans peine la chaleur qui pourrait ainsi faire défaut. Le Menuet qui suit, comme ceux des autres quatuors, fait l’effet d’une mini-révolution, sans le poids souvent associé à cette musique, et pourtant rien ne manque des efflorescences folkloriques.
Si leur enregistrement de l’Opus 76 paru chez Warner en novembre dernier procède par ordre numérique, ce qui permet d’observer comment le compositeur infuse progressivement le style classique d’éléments de plus en plus romantiques, les Arod proposent au concert un programme bien pensé au regard de la durée de la soirée.
En première partie les n° 1 et 3 (le fameux Empereur), les plus enlevés des six numéros. Suivent après le premier entracte les quatuors n° 4 et 6, sans doute les plus denses et aventureux, et après la seconde intermission, les plus concis (n° 2 et 5). Une succession qu’on imagine autant heureuse pour les interprètes que pour le public, sans qu’un effet de lassitude ou de répétition ne s’infiltre dans une fête de l’invention permanente où la gravité n’est pas oubliée, à l’instar du bouleversant Largo de l’Opus 76 n° 5, tel une méditation existentielle.
Au terme de ce marathon, les Arod récompensent le public par une adaptation de l’Adagio conclusif de la Symphonie n° 45 « Les Adieux » : dernier pied de nez non exempt de tendresse.
Thomas DESCHAMPS
Cité de la musique, Paris, 15/01/2026
Joseph Haydn (1732-1809)
6 Quatuors à cordes, op. 76 (1797)
Quatuor Arod
Jordan Victoria, violon I
Alexandre Vu, violon II
Tanguy Parisot, alto
Jérémy Garbarg, violoncelle
