Alcina composite

En 1997, Marc Minkowski signait avec Ariodante l’un des plus beaux enregistrements d’un opéra de Haendel. Si le miracle ne se reproduisit pas tout à fait sur le plateau du Palais Garnier – l’absurde mise en scène de Jorge Lavelli n’y fut certainement pas étrangère –, on s’étonna de voir préférer, pour les reprises de la très glamoureuse Alcina de Robert Carsen, John Nelson et l’Ensemble orchestral de Paris, puis Jean-Christophe Spinosi et les agités de Matheus, aux Musiciens du Louvre. Le chef français, haendélien chevronné s’il en est, n’avait donc jamais dirigé le dernier volet de la trilogie de l’Arioste – pas plus d’ailleurs que le premier, Orlando.

Sitôt nommé à la tête de la Staatsoper de Vienne, Dominique Meyer lui permet de combler cette lacune par une proposition doublement historique. Aucun ouvrage baroque n’avait en effet été monté dans ce temple du répertoire depuis un improbable Couronnement de Poppée dirigé par Karajan en 1963. Surtout, les vénérables musiciens de l’orchestre n’avaient jamais cédé leur fosse à un ensemble jouant sur instruments d’époque. Et il semblerait que cinq représentations triomphales aient suffi à balayer les circonspections d’usage.

En vérité, Rome ne s’est pas faite en un jour. Ainsi, la mue du Theater an der Wien, dont la programmation fait depuis 2006 la part belle à l’opera seria, a largement balisé le terrain. Et s’il convient de saluer chez l’ex-directeur du Théâtre des Champs-Élysées une forme d’audace pionnière, son choix n’a rien d’un goût du risque inconsidéré. Les Musiciens du Louvre jouissent en Autriche d’une considération exceptionnelle, tant au Festival de Salzbourg qu’au Konzerthaus de Vienne.

Marc Minkowski s’est toujours distingué parmi les baroqueux par la culture d’un son dense, riche en basses – la formation réunie pour Alcina n’y déroge pas, défiant l’acoustique ingrate du Théâtre des Champs-Élysées avec son armada de violoncelles, bassons et contrebasses, conforme aux effectifs de la création. Son geste large s’appuie moins sur l’affect que sur la scène, mieux, le mouvement, bâtissant une dramaturgie sonore fondée sur l’hédonisme plus que sur la rhétorique.

Alcina à la pulpe assombrie mais encore ductile, Anja Harteros s’accorde idéalement à cette esthétique. Ni purement belcantiste, ni tout à fait tragédienne, elle délivre dans les airs – le récitatif, curieusement, se débraille – une leçon de contrôle et de maîtrise, culminant dans un Ah! mio cor d’une noblesse concentrée, sans vertige. Les Ombre pallide demeurent impavides et lisses, tandis que le fil de voix de Mi restano le lagrime tend à laisser de marbre.

À l’exact opposé, les étrangetés de Ruggiero inquiètent autant qu’elles fascinent. Fidèle à elle-même, Vesselina Kasarova oscille sans cesse entre génie et ridicule, parfois au sein d’une même vocalise. Mais soudain une phrase, un son miraculeux surgissent, et Sta nell’Ircana devient un accès de jubilation pure, où rubato intempestif et intonation fantaisiste semblent renouer avec l’abandon virtuose du Carestini haendélien.

Le chant plus orthodoxe de Kristina Hammarström en Bradamante demeure insipide, tandis que Verónica Cangemi, Dalinda naguère délicieuse, a perdu l’insouciance qui faisait son charme. Benjamin Bruns campe un Oronte sans histoire, et Luca Tittoto impose un Melisso opulent et stylé, sans doute le meilleur entendu à ce jour. Quant à l’Oberto confié au garçon soprano Shintaro Nakajima, du haut de ses quatorze ans, il se révèle tout simplement renversant.

Mehdi MAHDAVI

Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 29/11/2010

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Alcina, opera seria en trois actes (1735)
Livret anonyme adapté de L’Isola di Alcina de Riccardo Broschi d’après Orlando furioso de l’Arioste

Chœur et orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble
direction : Marc Minkowski

Avec :
Anja Harteros (Alcina), Vesselina Kasarova (Ruggiero), Verónica Cangemi (Morgana), Kristina Hammarström (Bradamante), Benjamin Bruns (Oronte), Luca Tittoto (Melisso), Shintaro Nakajima (Oberto).