Aix 2026 (1) : Il faut sauver le soldat Mozart

Depuis les mémorables productions de Simon McBurney ou Robert Carsen, chaque nouvelle Flûte enchantée présentée à Aix est attendue comme un événement. Pour sa deuxième mise en scène lyrique après Les Indes galantes, Clément Cogitore choisit de déplacer l’ouvrage de Mozart vers une vaste méditation sur l’enfance, la mémoire et l’Europe de l’après-guerre. L’ambition est réelle, mais cette lecture, si stimulante soit-elle sur le papier, peine dans les faits à trouver son équilibre entre théâtre, image et musique.

Dès l’ouverture, le spectacle prend ses distances avec l’univers traditionnel du conte pour montrer des extraits (apocryphes ou pas) de films d’archives tandis que Tamino apparaît comme un enfant confronté au chaos de ce monde en ruines. Le principe consiste à doubler les personnages par des enfants puis des adolescents, tandis que les chanteurs demeurent à l’arrière-plan. Cette dissociation entre le corps qui agit et la voix qui chante révèle rapidement ses limites.

Réduits à des silhouettes discrètes, les chanteurs peinent à s’incarner et les dialogues allongent considérablement l’action aux dépens de la tension dramatique. Cogitore multiplie les vidéos retraçant le passage des ruines de la guerre à l’optimisme des Trente Glorieuses, jusqu’à faire de l’histoire européenne une sorte de contre-récit parallèle à celui de Mozart.

Le flux d’images finit pourtant par détourner l’attention de la partition et affaiblir la ligne dramatique de La Flûte. La seconde partie gagne heureusement en lisibilité. Lorsque Tamino et Pamina cessent d’être dédoublés, les deux protagonistes retrouvent enfin leur pleine présence théâtrale et l’émotion circule plus librement.

En Pamina, Ying Fang confirme l’élégance de son chant, tout en finesse et en pureté, même si le personnage conserve une certaine distance expressive. Mauro Peter défend avec sérieux un Tamino musicalement irréprochable, mais dont les couleurs restent relativement retenues.

Sean Michael Plumb s’impose naturellement comme le grand vainqueur de la soirée. Son Papageno conjugue chaleur vocale, simplicité et présence scénique avec une évidence réjouissante. À l’inverse, Brindley Sherratt compose un Sarastro dont l’autorité dramatique ne parvient pas à compenser une ligne vocale aujourd’hui moins stable qu’autrefois.

Loin de la figure démoniaque traditionnelle, Sabine Devieilhe incarne une mère brisée par la perte de son enfant. Vocalement, la soprano réussit une belle prestation mais se heurte à la battue trop imprévisible de Leonardo García-Alarcón. Malgré les belles couleurs des instruments anciens de la Cappella Mediterranea, sa lecture s’installe progressivement dans une relative indécision qui limite l’énergie, les contrastes et l’élan dramatique indispensables au Singspiel mozartien. Même le toujours remarquable Chœur de chambre de Namur semble moins souverain qu’à son habitude.

David VERDIER

Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence, 02/07/2026

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Die Zauberflöte, Singspiel en deux actes (1791)
Livret d’Emanuel Schikaneder

Knabenchor der Chorakademie Dortmund
Chœur de chambre de Namur
Cappella Mediterranea
Orchestre de la Suisse romande
direction : Leonardo García-Alarcón
mise en scène et vidéos : Clément Cogitore
décors : Alban Ho Van
costumes : Wojciech Dziedzic
éclairages : Sylvain Verdet

Avec :
Mauro Peter (Tamino), Ying Fang (Pamina), Sean Michael Plumb (Papageno), Emma Fekete (Papagena), Sabine Devieilhe (la Reine de la Nuit), Brindley Sherratt (Sarastro), Edwin Crossley-Mercer (l’Orateur), Rodolphe Briand (Monostatos), Alix Le Saux (Première Dame), Ashley Dixon (Deuxième Dame), Adriana Bignagni Lesca (Troisième Dame), Damien Pass (Premier Prêtre / Premier Homme en armes), Jonghyun Park (Deuxième Prêtre / Deuxième Homme en armes).