Beaucoup découvraient, en cette antépénultième soirée du Festival de Saint-Denis face au grand orgue de la Basilique, le contre-ténor Key’Mon Murrah. Parmi la cohorte de prétendus phénomènes qui apparaissent presque chaque saison dans ce registre autrefois rare, celui-ci a trouvé grâce aux oreilles de Christophe Rousset, pourtant assez réfractaire en la matière. Comme on le comprend !
Récital du contre-ténor Key’Mon Murray accompagné par Les Talens Lyriques sous la direction de Christophe Rousset au Festival de Saint-Denis 2026.
Ceux qui étaient à Toulouse en février 2025 pour Giulio Cesare ou à Montpellier quelques semaines plus tard pour Mitridate sont restés pantois. Éblouissement partagé, au pupitre de Haendel, par Christophe Rousset, qui n’a jamais caché sa méfiance envers les contre-ténors. Puis par Philippe Jaroussky, moins pair que glorieux aîné, toujours prêt à encourager la relève, particulièrement lorsqu’il dirige, comme c’était le cas pour le premier opera seria de Mozart, où cette pépite découverte sur YouTube incarnait Sifare avec « une morbidezza dans les aigus qui peut rappeler Leontyne Price ».
Et voilà bien ce qui chez Key’Mon Murrah frappe d’emblée, un timbre d’une volupté unique dans un registre de falsettiste tutoyant le soprano sans la moindre stridence, et conservant une assise pulpeuse sur toute la longueur d’un ambitus lui permettant d’affronter sans ciller, entre autres, le redoutable Dopo notte d’Ariodante.
Alors que Les Talens Lyriques se heurtent à l’acoustique périlleuse de la basilique de Saint-Denis, qui tend dès les premiers rangs à disperser les attaques et à mettre en péril l’équilibre, au détriment des basses et d’un clavecin que sa position trop lointaine condamne aux utilités, cette voix s’y épanouit jusqu’à provoquer, avec d’autant plus de mérite que le programme, exclusivement haendélien, ne l’écarte jamais des sentiers battus, des instants de pure extase.
À une époque où se multiplient, dans un registre autrefois si délicat qu’il fallait souvent tendre l’oreille, les prodiges ou assimilés, voire les phénomènes de foire, et où la concurrence est si rude que des talents parfois montés en épingle pour de mauvaises raisons sont acculés à chanter toujours plus haut, plus vite, plus fort, en somme viser l’exploit plutôt que l’accomplissement artistique, Key’Mon Murrah se distingue par l’évidente sérénité d’un art qui, s’il pourra gagner en variété expressive, le hisse déjà au firmament.
Grâce à une agilité dont le rebond exaltant n’a besoin ni d’à-coups, ni de grimaces, ni de crispations et autres mouvements intempestifs de la mâchoire, mais plus encore à la fluidité du legato, à la plasticité du phrasé. Et à cet aigu qui jaillit pour couronner la ligne avec un naturel renversant.
Sesto (Giulio Cesare) lui va certes mieux que Serse – mais depuis combien de temps cependant n’avions-nous pas rendu les armes face à une approche plus apollinienne qu’ironique d’Ombra mai fu ? Le rôle-titre d’Ariodante est, à n’en pas douter, une étape plus nécessaire dans cette jeune carrière que celui de Rinaldo. Mais partout, à rebours de la mode démonstrative du temps, qui le résume, faute de mieux, à l’esbroufe d’une virtuosité acrobatique, la même évidence des vertus à l’ancienne du bel canto.
Mehdi MAHDAVI
Basilique, Saint-Denis, 18/06/2026
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Giulio Cesare in Egitto, HWV 17 (1724)
Ouverture, « Svegliatevi nel core », « Cara speme questo core », Sinfonia de l’acte III, « L’Angue offeso mai riposa »
Rodrigo, HWV 5 (1707) Passacaille
Serse, HWV 40 (1737) « Ombra mai fu », « Crude furie »
Ariodante, HWV 33 (1734) Ouverture, « Scherza infida », « Dopo notte »
Concerto grosso, op. 3 nº 2, HWV 313 (1734)
Rinaldo, HWV 7a (1711) Prélude de l’acte I, « Cara sposa », « Venti, turbini »
Key’Mon Murrah, contre-ténor
Les Talens Lyriques
direction : Christophe Rousset
