Ercole amante, l’opéra oublié d’Antonia Bembo, rate son entrée au répertoire de la Grande Boutique en dépit des moyens mis en œuvre. La mise en scène paresseuse et plutôt ringarde de Netia Jones s’agite mais ne rentre pas en résonnance avec le livret. Sous la direction hyperactive de Leonardo García-Alarcón, une distribution talentueuse sauve la soirée.
Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris d’Ercole amante de Bembo dans une mise en scène de Netia Jones et sous la direction de Leonardo García-Alarcón.
Annoncée avec force trompettes, la création française de l’opéra Ercole amante d’Antonia Bembo s’inscrit dans un récit des plus séduisants. Née à Venise vers 1640, la compositrice fuit un mari violent dont elle n’obtient pas le divorce. Elle trouve refuge à Paris à la cour de Louis XIV qui lui accorde une pension. Là, elle compose jusqu’à sa mort vers 1720 de la musique vocale pas jouée et tombe dans l’oubli.
De ses trois ouvrages lyriques, un seul nous est parvenu : cet Hercule amoureux composé sur le livret utilisé cinquante ans plus tôt par Francesco Cavalli le maître de la compositrice. Leonardo García-Alarcón porte depuis plusieurs années le projet de cette résurrection mais c’est Il Gusto Barocco qui a créé l’ouvrage en version de concert à Stuttgart en 2023, tandis qu’une première version scénique a été donnée l’année dernière à San Francisco.
Au sortir de ce spectacle, l’intérêt de cette exhumation se discute. Pour nos oreilles non spécialisées, la partition sonne moins déliée que l’œuvre éponyme de Cavalli. Si les musicologues y discernent d’intéressantes influences de Campra ou d’Elisabeth Jacquet de la Guerre, il faut relever que très peu de numéros traduisent réellement la psychologie des personnages ou réagissent aux innombrables péripéties du livret. De cette écriture très soignée, on garde l’impression d’un arioso permanent d’où ne se dégagent que quelques rares ensembles, dont un magnifique quatuor de la réconciliation vers la fin de l’ouvrage.
Il faut dire que la production, sur l’immense plateau de Bastille plutôt qu’à Garnier, n’aide en rien la perception tant d’un point de vue scénique qu’acoustique. Dans sa note de mise en scène, Netia Jones annonce que ses décors associent l’imaginaire de Versailles à l’Opéra Bastille de François Mitterrand. De fait, la plastique de sa scénographie évoque une cour royale façon Carlos Ott…
En fond de scène, un mur de dalles vidéos montre essentiellement un ciel changeant, bleu lorsque tout va bien, sombre lorsque l’action se corse, rose à la fin. Les costumes cultivent un manque d’imagination (vêtements de sport, déguisements à la Karl Lagerfeld), le pire étant dévolu au pauvre page qui paraît comme l’enfant de l’union improbable entre Marine Tondelier et le bonhomme Cetelem.
En dépit d’une direction d’acteurs sommaire voire intermittente, les chanteurs se révèlent le point fort de la soirée. D’une distribution sans faille, on distingue l’Hercule du très endurant Andreas Wolf, la Vénus délicieusement esseulée de Sandrine Piau, le Hyllus émouvant d’Alasdair Kent, avec une mention spéciale pour la Déjanire de Deepa Johnny. La mezzo fait de chacun de ses airs un mini-drame tout en montrant une musicalité d’exception.
La réussite de ce plateau est à porter au crédit de Leonardo García-Alarcón. Force est pourtant de souligner que sa suractivité permanente dans la fosse (sonorisée pour l’occasion) est contre-productive. Le déballage instrumental (effectifs, ajouts de castagnettes, sifflets…) nuit à la perception de la ligne musicale, sans parler d’un continuo envahissant et pas toujours intelligible, qui rend la performance des chanteurs d’autant plus méritoire.
Thomas DESCHAMPS
Opéra Bastille, Paris, 05/06/2026
Antonia Bembo (v. 1640-v. 1720)
Ercole amante, opéra en cinq actes (1905)
Livret de Francesco Buti
Chœur de chambre de Namur
Cappella Mediterranea
direction : Leonardo García-Alarcón
mise en scène, décors et costumes : Netia Jones
lumières : Ellen Ruge
vidéo : Lightmap Studio
chorégraphie : Maud Le Pladec
préparation des chœurs : Thibaut Lenaerts
Avec :
Andreas Wolf (Ercole), Deepa Johnny (Dejanira), Alasdair Kent (Hillo), Ana Vieira Leite (Iole), Marcel Beekman (Licco), Julie Fuchs (Giunone), Théo Imart (Paggio), Teona Todua (Pasitea), Sandrine Piau (Venere, Bellezza), Alex Rosen (L’Ombra di Eutiro, Nettuno).
