À la recherche du prince charmant

Avant que le récital ne commence, Alphonse Cemin s’avance sur scène. Celui qui est directeur artistique des Lundis musicaux depuis 2014 vient rendre un hommage ému à Felicity Lott. La plus francophile des sopranos britanniques morte il y a trois jours s’était produite pas moins de six fois dans le cadre de cette série entre 1982 et le 3 mars 2025 qui fut aussi son dernier concert public. Et de remarquer que Dame Felicity n’aurait rien eu à redire au titre du récital proposé ce soir par Laurence Kilsby : Paris est une fête. Elle aurait aussi pu en chanter le contenu qui lui ressemble tant, un mix de mélodies françaises et de songs anglo-saxons entre poésie et clins d’œil coquins.

Kilsby ouvre avec Noël Coward et son Parisian Pierrot. Sa voix de ténor d’un superbe naturel exhale charme et douce nostalgie. Trois mélodies de Poulenc n’offrent sans doute pas le même pouvoir d’évocation. La diction exemplaire n’est nullement en cause. Tout simplement, Kilsby n’en saisit pas encore toutes les richesses, à l’instar de Montparnasse, où le ténor se concentre sur un climat équivoque là où Huw Montague Rendall parvenait il y a sept jours ici même à faire naître de multiples images en infléchissant le chant d’un rien.

Il croque avec gourmandise les cinq numéros des rares Petits cours de morale d’Honegger qu’ignorent à tort les chanteurs français et poursuit avec un groupe de mélodies du très parisien Rorem. Kilsby y confirme comme dans l’Old Poem de Copland une aptitude à rendre toutes les nuances de la langue anglaise tout en gardant une ligne de chant toute lyrique. Retour à Coward pour un Mad about the boy assumé avec superbe, avant que son accompagnatrice, l’excellente Ella O’Neill, ne livre une des adaptations très lisztiennes que fit de Gershwin le pianiste virtuose Earl Wild.

Deux extraits du cycle Les heures claires de Pugno et Boulanger conviennent parfaitement au chanteur, tout comme Prison et Soir de Fauré. Sa voix s’envole dans L’heure exquise de Hahn avant que nous découvrions un cycle expressément écrit pour lui par le jeune compositeur britannique James Goldborn présent dans le public. Trois mélodies sur des poèmes d’Hemingway, l’auteur du célèbre livre qui donne le titre à cette soirée.

Ici, les mots sont un peu plus verts, ouvrant la porte aux deux derniers morceaux du programme : un Weill sur les embarras de l’amour et un Porter qui lui fait se demander où trouver le prince charmant. Kilsby surprend la salle avec deux bis assez inattendus de la part d’un ténor. Avec un aplomb réjouissant, le voici qu’il reprend le Je ne regrette rien de Piaf, pour finir par raviver le souvenir de sa compatriote avec Morgen de Strauss où la pianiste apporte un soutien exemplaire à la voix consolatrice.

Thomas DESCHAMPS

Théâtre de l’Athénée, Paris, 18/05/2026

Noël Coward (1899-1973)
Parisian Pierrot (1923)

Francis Poulenc (1899-1963)
Voyage à Paris (1940)
Deux melodies de Guillaume Apollinaire : Montparnasse, Hyde Park (1941)

Arthur Honegger (1892-1955)
Petit cours de morale H. 148 (1941)

Ned Rorem (1923-2022)
For Poulenc (1968)
Ode (1953)
Early in the Morning (1957)

Aaron Copland (1900-1990)
Old Poem (1920)

Noël Coward
Mad about the Boy (1932)

Earl Wild (1915-2010)
Embraceable You, d’après Gershwin (1953)

Raoul Pugno (1852-1914) & Nadia Boulanger (1887-1979)
Les heures claires, extraits (1909) :
C’était en juin (V), S’il n’arrive jamais (VIII)

Gabriel Fauré (1845-1924)
Deux mélodies op. 83  (1894) :
Prison, Soir.

Reynaldo Hahn (1874-1947)
L’heure exquise (1890)

James Goldborn (*?)
Hemingway Songs

Kurt Weill (1900-1950)
I am a stranger here myself (1943)

Cole Porter (1891-1964)
Where, oh Where ? (1950)

Laurence Kislby, baryton
Ella O’Neill, piano