Brava maestra !

Quel plaisir d’entendre la musique à la fois farceuse et tendre du Bœuf sur le toit de Milhaud ! L’Orchestre de Paris en parle l’idiome franco-brésilien avec un naturel confondant. Avec une gestique claire et non surjouée, Bar Avni semble se faire une joie à en rendre la polytonalité plus poil-à-gratter et les syncopes rythmiques plus renversantes que jamais. Changement total d’ambiance avec le Poème de Chausson qui suit.

La cheffe peint le climat très « sombre dimanche » de l’introduction en faisant vibrer légèrement la matière sonore. Violoncelles et bois dressent une perspective résignée avant que le violon d’Ava Bahari ne rentre délicatement, comme une voix qui cherche son chemin. La Suédoise possède une sonorité un rien trop chaleureuse pour cette musique dont elle explore les méandres avec une volupté presque orientale. L’accompagnement tout en sfumato automnal de Bar Avni se fait d’une verte minutie pour le Tzigane de Ravel.

Là aussi le jeu de Bahari se pare de couleurs qui font référence à un Est fort lointain. Ce violon voyageur fait naître de belles images, mais sa virtuosité reste aussi impeccable que lisse, laissant de côté la parodie grinçante de cette partition plus ambivalente que cela. De la même manière, les Furies de la Sonate « Jacques Thibaud » d’Ysaÿe qu’elle offre en bis sont plus séduisantes qu’effrayantes.

En prologue à la dernière partie de concert, une énième fanfare – en fait la deuxième des Fanfares for the Uncommom Woman de Joan Tower qui sont égrenées tout au long de la saison – ne fait qu’office de divertissement mettant en valeur les pupitres de cuivres. Ces derniers pas plus que les autres vents ne reviennent pour la Suite de Carmen composée par Rodio Shchedrin d’après l’opéra de Bizet. Car pour ce ballet écrit à destination de la grande Maïa Plissetskaïa, sa femme, le compositeur soviétique n’utilise que les cordes et des percussions.

Ludique est le premier adjectif qui vient à l’esprit pour qualifier cette réécriture, celle d’un amoureux de Bizet qui n’hésite à y placer des morceaux extérieurs, comme la Danse bohémienne de La Jolie fille de Perth et la Farandole de L’Arlésienne. La cheffe rend le rythme provençal de cette dernière avec une précision rare. Les musiciens rayonnent d’un plaisir non feint  mais savent aussi atteindre l’émotion la plus poignante comme dans la scène des cartes ou dans le thème La fleur que tu m’avais jetée phrasé de main de… maestra. En bis, l’orchestre reprend l’inusable Toréador où les cordes chantent éperdument, alors que les percussions semblent persifler. Irrésistible.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 13/05/2026

Darius Milhaud (1892-1974)
Le Bœuf sur le toit op. 58a (1919)

Ernest Chausson (1855-1899)
Poème, pour violon et orchestre op. 25 (1896)

Maurice Ravel (1875-1937)
Tzigane, rhapsodie de concert pour violon et orchestre M. 76 (1924)

Joan Tower (*1938)
Fanfare for the Uncommon Woman n° 2 (1989, rév. 1997)

Rodion Shchedrin (1932-2025)
Suite de Carmen (1967)
Version de Yuri Temirkanov

Ava Bahari, violon
Orchestre de Paris
direction : Bar Avni