Dans le cadre de La Belle Saison, le Quatuor Arod et le clarinettiste Pierre Génisson proposent un programme inventif où se mêlent des partitions de Bartók et Hindemith confrontées à la charge expressive de la musique klezmer. La nouvelle composition de Benjamin Attahir en forme d’hommage à Schoenberg en constitue le riche bouquet central, entre onirisme et folle virtuosité.
Concert du Quatuor Arod avec le concours du clarinettiste Pierre Génisson au Théâtre des Bouffes du Nord, Paris.
Ce n’est qu’une fois le programme de salle en mains qu’on apprend que les œuvres d’Hindemith et de Bartók annoncées ne seront pas jouées dans leur intégralité. Les musiciens ont choisi d’interpréter une sélection de mouvements en alternance du Quintette pour clarinette du compositeur allemand et du Quatuor n° 6 du Hongrois.
Le Quatuor Arod salue sous une lumière diffuse et commence à jouer dans une quasi-obscurité. Contrairement à ce qui est annoncé, ce n’est pas le premier mais le deuxième mouvement d’Hindemith qui se fait entendre ! Les Arod jouent son introduction dans un tempo distendu, avec une épure saisissante. La cantilène de la clarinette se fait entendre sans que Pierre Génisson, resté dans la coulisse, se fasse voir.
Suit de manière éclairante – bien que dans le noir – le troisième mouvement du Bartók qui prolonge un état hypnotique, avant que sa Burletta ne vienne préparer au IV du Hindemith avec cette fois Génisson au centre du quatuor dans un éclairage grandissant. La clarinette y tient un rôle sobrement incantatoire. Le lyrisme désolé du Finale du Bartók précède ensuite le Finale rétrograde du Hindemith.
Après cet exercice un peu frustrant par son incomplétude iconoclaste, le compositeur Benjamin Attahir vient présenter sa pièce écrite l’année dernière pour La Belle Saison. Le Français a pour ce faire procédé au découpage des Klavierstücke op. 33 de Schoenberg, imaginant pour chacune des séquences une suite imaginaire dans un langage dodécaphonique violent mais aussi très lyrique.
À plus d’un titre, ce quintette satisfait à son intitulé Wara’aljabal aljamir, littéralement « Derrière les belles montagnes », avec des instrumentistes d’une virtuosité insensée qui déploie des paysages jamais asséchés où l’on note la beauté de l’alto de Tanguy Parisot tandis que le violoncelle de Jérémy Garbag déchaîne les subtilités rythmiques. La composition s’achève par un mouvement récapitulatif qui gagnerait peut-être à une plus grande concision, sans qu’on puisse bouder notre plaisir.
Après cette partie exigeante, une séquence klezmer vient compléter une soirée s’intitulant « Les Champs de la liberté », en référence à la période terrifiante du IIIe Reich. Ici le quatuor se retrouve au service de la clarinette, reine du style de cette musique ashkénaze. Génisson saisit l’occasion de briller dans chacun des trois morceaux proposés. Le clarinettiste paraît n’avoir jamais besoin de respirer, tout en variant sa dynamique à l’envi.
La formidable acoustique des Bouffes du Nord est clouée par des traits époustouflants provoquant des réactions audibles de stupeur d’une partie du public. Le bis, une adaptation de la berceuse Wiegala écrite par Ilse Weber à Theresienstadt, permet de retourner à une musicalité douloureuse, alors que le son de la clarinette se fond indiciblement dans l’obscurité revenue.
Thomas DESCHAMPS
Théâtre des Bouffes du Nord, Paris, 11/05/2026
Paul Hindemith (1895-1963)
Extraits du Quintette pour clarinette et cordes en ré majeur, op. 30 (1923, rév. 1955)
Béla Bartók (1881-1945)
Extraits du Quatuor à cordes n° 6, Sz. 114 (1939)
Benjamin Attahir (*1989)
Wara ‘ aljabal aljamil (2025)
Pièces klezmer
Klezmer tanz Sholem (arr. Bruno Fontaine)
Sholem Alechem (arr. Rov Freidman)
Klemzer dance (arr. Goran Frost)
Pierre Genisson, clarinette
Quatuor Arod
Jordan Victoria, violon I
Alexandre Vu, violon II
Tanguy Parisot, alto
Jérémy Garbag, violoncelle
