Cette nouvelle visite parisienne du Philharmonique de Strasbourg et de son directeur musical Aziz Shokhakimov confirme leur place prééminente au sein du paysage musical français. Discret mais incisif dans la création de la Sinfonia concertante de Strasnoy, l’orchestre se révèle de tout premier ordre dans une Léningrad de Chostakovitch emmenée par une direction enflammée et lyrique.
Concert de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg sous la direction de Aziz Shokhakimov, avec le concours du violoncelliste Jean-Guihen Queyras et du pianiste Alexandre Tharaud à la Philharmonie de Paris.
Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud jouent ensemble depuis trente ans déjà ! Pour fêter cet anniversaire, l’Orchestre philharmonique de Strasbourg a passé commande au compositeur Oscar Strasnoy d’un double concerto. Un genre particulièrement délicat auquel en définitive peu de musiciens se sont frottés. En toute conscience, Strasnoy botte en touche en choisissant de nommer sa composition Sinfonia concertante, ce qui induit une incorporation des deux solistes à l’orchestre lequel va ensuite les « recracher au bout d’un moment comme des noyaux d’olive » avant de les réintégrer. Cinq mouvements s’étendant sur vingt-cinq minutes jouent avec ce procédé, non sans finesse.
Le discours, d’une fluidité indéniable, tient essentiellement d’une succession de traits virtuoses, de jeux sur les résonances. L’orchestre classique enrichi d’un clavecin et d’un célesta se voit utiliser avec parcimonie, comme si le compositeur se méfait de la masse, au point qu’on se demande la raison de cet effectif, en particulier les cordes au nombre de quarante et pratiquement jamais sollicitées !
On ne boude pas pour autant les réussites de cette œuvre finalement chambriste, dont une grande variété des atmosphères et l’écriture soignée des parties des deux solistes allant jusqu’à l’utilisation d’un gant (aux fins de glissandi) et d’aimants pour le pianiste. Dans leur gestuelle, Queyras et Tharaud offrent un véritable et élégant spectacle chorégraphique qu’ils prolongent avec un bis, un arrangement de la Danse hongroise n° 11 de Brahms.
À l’instar de la Symphonie n° 5 de Prokofiev lors de leur visite de 2024, les Strasbourgeois proposent en seconde partie de soirée une œuvre tellurique : la Symphonie n° 7 de Chostakovitch. L’introduction de l’Allegretto dépeignant une cité paisible bénéficie d’une plastique idéale avant que la caisse claire ne lance doucement mais irrémédiablement l’invasion. Aziz Shokhakimov conduit cet assaut d’une main de maître. On y trouve à la fois une cohésion orchestrale sidérante et une rythmique de folie. Car jamais la marche ne se fait trop rigide.
En route pour un destin supplicié, la musique danse et prend littéralement feu comme les glorieux pupitres de cuivres le figurent. Dans l’acoustique généreuse de la salle Pierre Boulez, la dynamique ne paraît jamais écrasée. Sans pathos excessif, l’épilogue de ce premier mouvement nous plonge dans la commisération. Avec la complicité de ses musiciens, Shokhakimov parvient à exprimer toute l’ambivalence (jusqu’à l’humour) de ces pages et particulièrement du Moderato, tandis qu’il gère les longueurs des deux derniers mouvements à force d’alternance des climats, le tout suivant une ligne légèrement sinueuse toujours entrainante.
La formidable coda du Finale au-delà de son effet expressif montre un nouvel aboutissement dans la relation entre les Strasbourgeois et leur directeur musical ouzbek, celui d’une confiance mutuelle libérant tous les pouvoirs de la musique.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie, Paris, 09/03/2026
Oscar Strasnoy (*1970)
Sinfonia concertante pour violoncelle, piano et orchestre (2025)
Dimitri Chostakovitch (1906-1975)
Symphonie n° 7 en ut majeur op. 60 (1942)
Jean-Guihen Queyras, violoncelle
Alexandre Tharaud, piano
Orchestre philharmonique de Strasbourg
direction : Aziz Shokhakimov
