La première visite du fabuleux Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam sous la direction de Klaus Mäkelä à la Philharmonie de Paris promet pour cette future association des lendemains qui chantent. Leur interprétation de la Symphonie n° 8 de Bruckner montre une superbe confiance réciproque avec des pupitres épanouis sur lesquels le jeune chef apporte déjà sa marque.
Symphonie n° 8 de Bruckner par l’Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam sous la direction de Klaus Mäkelä à la Philharmonie de Paris.
Après le Philharmonique d’Oslo dont il est le directeur musical jusqu’à la fin de la saison, Klaus Mäkelä se présente en tournée européenne avec l’une de ses deux futures formations, l’Orchestre du Concertgebouw. Le Finlandais en profite pour aborder avec détermination l’une des œuvres majeures du répertoire des Amstellodamois : la Symphonie n° 8 de Bruckner. Ce qu’on entend ce soir ne ressemble en rien à un galop d’essai. Du reste, en 2024, en leur salle néerlandaise, les mêmes avaient joué ensemble la Symphonie n° 5.
Mäkelä a pris la mesure de l’ADN de l’orchestre comme en témoigne l’assurance de l’Allegro moderato, de belles proportions. Il n’hésite pas à en étirer quelque peu les tempi comme pour profiter de la réverbération offerte par la salle Pierre Boulez de la Philharmonie qu’il connaît si bien. Le résultat global de cette interprétation utilisant l’édition Haas (hybride entre les versions 1887 et 1890 mais avec une grande majorité de cette dernière) va conduire à une durée de près de 90 minutes, soit à peu près celle de Bernard Haitink au soir de sa carrière.
Une certaine lenteur, surprenante chez un chef d’à peine 30 ans, qui culmine dans un Adagio pour lequel il ne tient pas compte de l’indication doch nicht schleppend (mais sans traîner), sans aucun doute le sommet de la soirée. Mäkelä y développe une respiration d’une grande évidence. Il y satisfait son appétence pour les cordes et cela dès le trémolo initial, d’une beauté mystérieuse qui relève de l’inouï. En restreignant un rien le vibrato des merveilleux Hollandais, il produit des plans sonores constamment renouvelés tout en développant à l’envi le lyrisme des magnifiques cantilènes.
Tout juste pourrait-on regretter qu’il n’accorde pas tout à fait la même attention aux autres pupitres qu’il laisse jouer de manière invariablement lumineuse, à l’instar des cuivres qui manquent ici et là de sfumato pour mieux s’intégrer à l’ensemble. Auparavant, le Scherzo faisait apparaître quelque pesanteur et en son sein le Trio un déficit de balance dont les trois harpes firent les frais. Une certaine rusticité qui réapparaît dans le Finale, avec une articulation rythmique marquée. Aux timbales, l’excellent Bart Jansen semble vivre sa meilleure vie (et indéniablement le chef avec lui) mais cannibalise cette musique.
Ce mouvement génialement récapitulatif sonne quelque peu séquentiel sous la baguette de Mäkelä. Sans doute s’agit-il d’expérience de la vie qui s’écoule : quelque chose qui ne peut appartenir immédiatement à un jeune interprète. L’épiphanie de la sublime coda sera pour plus tard. En attendant, on apprécie l’absence de faux pathos et le lyrisme d’une interprétation irradiante. Le public ne s’y méprend pas : point de silence recueilli comme après la leçon de simplicité d’Herbert Blomstedt en 2024, mais une immédiate et longue ovation reconnaissante.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie Paris, 09/02/2026
Anton Bruckner (1824-1896)
Symphonie n° 8 en ut mineur, A. 117 (1890)
Édition Robert Haas (1939)
Orchestre royal du Concertgebouw d’Amsterdam
direction : Klaus Mäkelä
