Prima la musica

La rumeur venant de Salzbourg où cette mise en scène a été créée en 2017 n’était pas des meilleures, les critiques sévères abondant face à son immobilisme. Shirin Neshat avait déjà revu sa copie sans succès en 2022 et revendique une lecture renouvelée, réalisant que « le voile est désormais devenu un symbole de répression et que sa pertinence dans [son] travail diminue ». 

Bien que le christianisme monophysite reste de loin la première religion en Éthiopie devant l’islam, l’Iranienne annonce « un choix délibéré » de ne plus représenter les Éthiopiens comme une culture islamique… Ces réflexions apparaissent à l’aune d’une actualisation contemporaine très schématique voire opportuniste du livret mettant l’accent sur les souffrances des esclaves éthiopiens. 

Sur scène, un cube en béton brut sur tournette symbolise sans doute l’oppression égyptienne. Des vidéos projetées sur ses surfaces montrent des bateaux de migrants et des personnes vulnérables. Le message clair ne fait pas pour autant une mise en scène. Ce travail méprise les règles élémentaires du théâtre : déplacements empêchés par le décor, précipités interminables ne servant qu’à diviser le cube en deux. 

Les rares idées tombent dans l’invraisemblance, comme cette scène où les prêtresses et la fille du pharaon se retrouvent menacées par les couteaux des soldats égyptiens. La direction d’acteurs se révèle comparable à un soap opera où les protagonistes caricaturent leurs émotions. Dans ce contexte qui frise l’imposture, les chanteurs font leur possible pour exister.

Piotr Beczała s’en sort par la grâce de son chant. Une fois passé un Celeste Aida à l’arrache, le ténor polonais délivre un Radamès d’anthologie où la projection s’accompagne de couleurs soyeuses et d’un sens dramatique de premier ordre. Il tire certainement vers le haut l’Aïda de Saioia Hernández, belle voix latine à laquelle ne manque que les pianissimi filés. 

Pièce essentielle du triangle amoureux, l’Amnéris d’Eve-Maud Hubeaux survit au ridicule d’une série de robes unies aux immenses voilages qu’elle doit agiter d’une manière qui rappelle, en les parodiant, les danses serpentines de Loïe Fuller. Prenant des risques certains en abordant ce rôle dépassant ses moyens, la mezzo donne le maximum sans que l’on retrouve l’effet de submersion vocale de ses plus illustres devancières. 

Roman Burdenko donne un Amonasro plus que convenable, tandis que le Ramfis d’Alexander Köpeczi et le Roi de Krysztof Bączyk n’appellent que des éloges. À leurs côtés, les Chœurs de l’Opéra de Paris se révèlent époustouflants. Couleur, ambitus, dynamique, prononciation : tout y est. Leur préparation semble magnifiée par la direction inspirée de Michele Mariotti.

Le chef italien approfondit le travail effectué lors de la précédente production d’Aïda donnée en 2021 sans public, pour les seules caméras. Le modelé des phrases rappelle celui des plus grands. Mariotti dessine la sensibilité à fleur de papyrus de ses personnages et réserve la puissance à de rares saillies impressionnantes. L’orchestre réagit à chaque inflexion avec une richesse de couleurs et un brio rythmique confondants, telle la petite harmonie qui chante le Nil éternel.

Thomas DESCHAMPS

Critique de la deuxième distribution : Aïda à l’ancienne

Une dramaturgie schématique, mais au moins lisible, une esthétique passe-partout – pas de quoi offusquer les Anciens, ni révolter les Modernes, sans pour autant éviter la frustration des uns comme des autres –, un théâtre inexistant, voire parfois risible à force d’ingénuité novice. C’est assurément trop peu de la part d’une figure de l’art contemporain aussi célébrée que Shirin Neshat. Mais assez pour faire – souvent ? – de l’usage, sans subir le moindre préjudice des différentes combinaisons de chanteurs appelées à s’y produire.

Ainsi du nouveau triangle amoureux, mieux que digne d’une bonne soirée de répertoire. Pour notre époque. Et même de plus anciennes, censément plus glorieuses. Ewa Plonka, qui a succédé à Saioia Hernández plus tôt que prévu, possède pour le rôle-titre une tenue et des moyens indéniables, honorables même dès lors que passé l’air du Nil et son ut crispé la voix enfin se libère, sans toutefois atteindre le degré de rayonnement de ses plus illustres devancières.

Elle est rejointe depuis le 19 octobre par Judit Kutasi et Gregory Kunde. Elle, Amnéris de facture absolument classique, dont le mezzo opulent tend plus d’une fois à diluer les contours et l’intonation. Lui est et demeure, à 71 ans et à l’automne d’une carrière étonnante, stupéfiant d’endurance, même si son ténor intrépide se voile désormais fréquemment, et surtout un modèle de phrasé. Il convient encore de distinguer l’Amonasro férocement percutant de Roman Burdenko, le hiératisme tonnant d’Alexander Köpeczi en Ramfis et des chœurs remarquables.

Prenant les commandes de l’orchestre des mains de Michele Mariotti pour les trois dernières représentations, le jeune chef biélorusse Dmitry Matvienko démontre un vrai sens des équilibres, tant dans la transparence cultivée par son prédécesseur que le surcroît de dramatisme qui anime le III plus que les autres actes. De quoi signer des débuts prometteurs dans la fosse de l’Opéra de Paris.

Mehdi MAHDAVI



Opéra Bastille, Paris, 24/09/2025

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Aïda, opéra en quatre actes (1871)
Livret d’Antonio Ghislanzoni d’après Auguste Mariette

Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris,
direction : Michele Mariotti
mise en scène : Shirin Neshat
décors : Christian Schmidt
costumes : Tatyana van Walsum
éclairages : Felice Ross
préparation des chœurs : Ching-Lien Wu

Avec :
Saioa Hernández (Aida), Piotr Beczała (Radamès), Eve-Maud Hubeaux (Amneris), Roman Burdenko (Amonasro), Alexander Köpeczi (Ramfis), Krysztof Bączyk (Il Re), Manase Latu (Un messaggero), Margarita Polonskaya (Sacerdotessa).

22/10/2025

direction : Dmitry Matvienko

Avec :
Ewa Plonka (Aïda), Gregory Kunde (Radamès), Judit Kutasi (Amnéris), Roman Burdenko (Amonasro).