Poétique urbaine

À son arrivée à la tête de l’Ensemble intercontemporain, Pierre Bleuse avait annoncé entre autres une politique de reprises et d’entretien du répertoire de la formation. Le concert de ce soir en est un bel exemple, au point qu’il reprend le thème et deux des trois œuvres d’un concert donné en 2006 sous la direction de Jonathan Nott.

Répondant à une commande de l’EIC, Tristan Murail inscrivit sans détour ses Légendes urbaines comme suivant le modèle des Tableaux d’une exposition de Moussorgski. Comme la ville dont il s’agit est New York, la promenade récurrente dans la pièce se fait au moyen du métro que le compositeur figure par un vacarme métallique assourdi dont la direction de Pierre Bleuse souligne la lancinance.

Les vignettes sonores se succèdent en évitant les monuments emblématiques pour privilégier des ambiances dans Central Park (avec un hommage appuyé à Charles Ives) ou depuis le pont George Washington surplombant l’Hudson gelé : la nature n’est jamais loin et Murail emprunte à Messiaen une grive à dos olive. Les musiciens rendent parfaitement justice à la finesse de cette poétique entre chien et loup.

À la place du Concerto pour clarinette de Carter joué en 2006, Bleuse a choisi de présenter une œuvre d’Unsuk Chin plus explicitement reliée à la mégalopole : Graffiti. Cette pièce créée en 2013 à Los Angeles fait référence au street art tout en évoquant aussi plus largement la ville. Bleuse et ses musiciens détaillent magnifiquement le début du premier mouvement, Palimpsest ; une superposition de couches sonores qui forment une introduction fascinante comme la compositrice coréenne sait les faire.

La multiplication des procédés qui s’en suit, parfaitement réalisée, captive un peu moins, tout comme le deuxième mouvement (Notturno urbano), à la rumeur cyclique très apaisante. La troisième et dernière section, Passacaglia, débute de nouveau de manière très intrigante par la construction du discours sur un ostinato mais une fois le processus lancé dans une folle virtuosité, le procédé tourne un peu à vide.

Enfin, après l’entracte, retour à une pièce iconique de Steve Reich, City Life (1995), commande conjointe de l’EIC, l’Ensemble Modern et le London Sinfonietta. Bleuse en maîtrise le flux et réalise avec soin ses figures obsédantes suscitées par les bruits de la ville préenregistrés et joués par deux échantillonneurs. La seule réserve porte d’ailleurs sur la différence acoustique flagrante entre ces sources, qui ne ressort pas au disque : City Life reste l’exemple même d’une œuvre extrêmement phonogénique.

Thomas DESCHAMPS

Cité de la Musique, Paris, 19/09/2025

Tristan Murail (*1947)
Légendes urbaines, pour ensemble (2006)

Unsuk Chin (*1961)
Graffiti, pour orchestre de chambre (2013)

Steve Reich (*936)
City Life, pour ensemble (1995)

Ensemble intercontemporain
direction : Pierre Bleuse
Jeanne Maugrenier, cor