Miniature et démesure

Iván Fischer prend la parole en français et évoque avec émotion Victor Aviat, premier hautboïste de l’Orchestre du festival de Budapest, chef d’orchestre et compositeur, emporté cette année par une maladie foudroyante. Les musiciens jouent sa transcription de l’Intermezzo op. 117 n° 1 de Brahms. Une orchestration aux couleurs délicates qui renforce la mélancolie de cette berceuse.

Les Hongrois délaissent ensuite leur instrument pour se regrouper et interpréter le chœur Morgengruss de Fanny Mendelssohn, car oui, cet orchestre pratique le chant depuis de nombreuses années ! Les vers de Wilhelm Hensel (le mari de Fanny) sonnent particulièrement justes dans ce contexte : « Les ombres de la nuit s’effacent rapidement… » et l’ensemble les interprète avec une ferveur qu’on aime imaginer comme celle des assemblées de l’époque.

Le Concerto pour violon du célébrissime frère de Fanny conclut opportunément le programme parfait de cette première partie. Hélas, le printemps annoncé par le chœur s’est évanoui. Renaud Capuçon déroule son jeu de manière impavide, droite, sans tendresse aucune et sans chercher à interagir avec l’orchestre, réduit à jouer les utilités. Le médium sonne mat, les aigus justes mais tendus, les phrasés inexistants font que le concerto donne l’impression d’un exosquelette. En bis, la star française annonce une mélodie pour son ami Victor Aviat. En fait l’habituelle Danse des esprits bienheureux de Gluck qu’il affectionne mais dont il contraint le lyrisme.

Pas de déficit de mélodie pour la seconde partie de soirée : la très rare Légende de Joseph de Richard Strauss en regorge. Fruit de la rencontre du compositeur avec Diaghilev, cette musique de ballet s’épanouit avec une affolante luxuriance qui nécessite des effectifs plantureux et quelques instruments peu entendus au concert comme le hautbois baryton ou la clarinette contrebasse. L’occasion pour l’orchestre hongrois de faire briller la qualité de ses pupitres et de partager l’idiomatisme de ses couleurs typiques.

La Philharmonie a eu la bonne idée de faire projeter l’argument rédigé par Hofmannsthal au fil de la partition. De quoi se repérer dans cette fresque à l’agitation presque constante. Et de constater l’imagination prodigue de Strauss pourtant fâché avec ce Joseph bien trop chaste et religieux à son goût. Il est vrai que la rencontre de Joseph avec Dieu suscite une musique d’une naïveté un peu ridicule quand les tentations ou la torture sonnent autrement captivantes. Fischer se révèle un guide avisé, jamais rigide, sachant lâcher la bride à ses musiciens aux bons moments. Avec le renfort de l’orgue, l’apogée final produit l’effet d’une déflagration insensée qui laisse pantois le public.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 15/11/2025

Johannes Brahms (1833-1897)
Intermezzo, op. 117 n° 1 (1892)
Orchestration de Victor Aviat

Fanny Hensel (1805-1847)
Morgengruss (1846)

Felix Mendelssohn (1809-1847)
Concerto pour violon en mi mineur, op. 64 (1845)

Richard Strauss (1864-1949)
La Légende de Joseph, op. 63 (1914)

Orchestre du Festival de Budapest
direction : Iván Fischer
Renaud Capuçon, violon