Les rêves harmoniques des Diotima

Désormais majoritairement sans Jeanine Roze Production, les Concerts du dimanche matin au TCE se poursuivent sans faire l’objet d’un quelconque concept ni d’une régularité particulière. Toutefois, l’invitation en résidence du Quatuor Diotima pour trois programmes durant la saison traduit une volonté d’ouverture de la part de la nouvelle direction du théâtre.

En ouverture, le Quatuor à cordes n° 2 de Szymanowski débute par des irisations qu’on pourrait qualifier d’impressionnistes et que beaucoup ont associées à Ravel. Avec un équilibre quasi surnaturel, les Diotima produisent l’effet d’un mirage sonore s’évaporant lentement au profit de quelques ruptures harmoniques.

Dans le Vivace-Scherzando, les thèmes folkloriques de la région des Tatras se fondent selon la volonté du compositeur qui ne voulait pas qu’on les joue comme une fin en soi. Les musiciens réussissent à ne jamais trop souligner les microrythmes qui émaillent la partition ni à forcer l’expression. Avec eux, la construction fugale chère à Szymanowski du Lento final ne sonne pas de manière ostentatoire, et ne perd pas le cantabile conduisant l’œuvre à sa conclusion ambivalente.

Les Diotima poursuivent cette recherche sonore avec l’une des œuvres les plus réussies de Kaija Saariaho, Terra Memoria. Créée par le Quatuor Emerson en 2007, la pièce semble d’abord sortir de la terre comme le titre le suggère. De ce matériau original vont naître des thèmes dont certains vont rester quasi immuables alors que d’autres vont évoluer jusqu’à devenir méconnaissables à l’instar des souvenirs qu’on peut avoir de « ceux qui nous ont quittés ».

La palette de textures ressort d’une grande variété de jeux, sul ponticellosul tasto ou encore en utilisant le bois de l’archet (col legno tratto). L’œuvre en arche est aussi prodigue en nuances, de la douceur à la violence extrême, tout en conservant des éléments statiques qui semblent l’emporter dans un évanouissement à nouveau surnaturel. Les affects se couvrent d’un voile pudique dans la dernière œuvre du programme.

Dans le Quatuor en fa de Ravel, une conception cristalline donne à chacun sa juste place. Maîtres du rythme, les Diotima ne font qu’une bouchée des pizz du deuxième mouvement. La cantilène centrale voit le chant naître délicatement du violoncelle, repris à l’alto qui enchante également le Très lent où il se trouve merveilleusement accompagnés par les violons, avant que le violoncelle n’ouvre encore plus le paysage harmonique. La bourrasque finale d’une juste virtuosité fait l’effet d’un réveil.

En bis, le quatuor interprète une transcription réalisée par le second violon Léo Marillier de la Notation pour piano n° 1 de Boulez. Vivement le prochain concert, le 5 février !

Thomas DESCHAMPS

Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 07/12/2025

Karol Szymanowski (1882-1937)
Quatuor à cordes n° 2, op. 56 (1927)
Kaija Saariaho (1952-2023)
Terra Memoria (2007)
Maurice Ravel (1875-1937)
Quatuor à cordes en fa majeur (1903)

Quatuor Diotima
Yun-Peng Zhao, violon I
Léo Marillier, violon II
Franck Chevalier, alto
Alexis Descharmes, violoncelle