Le retour du fils prodigue

Que les admirateurs de Rolando Villazón qui n’ont pu assister au concert de rentrée, complet depuis des mois, de leur idole, soient rassurés, le ténor désormais franco-mexicain a recouvré ses moyens vocaux après six mois de repos forcé. Mais nous devons en toute subjectivité avouer notre totale imperméabilité à cette générosité qui transpire de la moindre note émise par ce fougueux gosier.

Est-ce dû, dans le désordre, à ce timbre qui nous a toujours paru artificiellement assombri, et qui l’est davantage encore dans une première partie résolument vériste, composée d’airs dans lesquels se sont illustrés des ténors spinti à la vocalité naturellement plus musclée ? À ce legato à ce point coulé dans le bronze qu’il en devient asphyxiant ? À cette approche fulgurante du texte musical, et en définitive assez univoque jusque dans ses nuances, qui laisse à peine le temps de compatir aux maux dont souffrent des héros assurément torturés, pour peu qu’on les identifie, et encore moins de mesurer l’incontestable rareté de certaines pages débusquées par le ténor – qui peut se vanter d’avoir entendu Il Figliuol prodigo d’Amilcare Ponchielli et Fosca du Brésilien Antonio Carlos Gomes, créée à la Scala en 1873, dans leur intégralité ?

Trente-cinq minutes qui en paraissent dix, la première partie nous aura en somme laissé aussi admiratif devant des qualités dont on ne peut nier l’impact immédiat que dubitatif face à un personnage paradoxalement insaisissable dans son désir apparent de vouloir tout donner.

Presque entièrement consacrée à Verdi, la deuxième partie restitue le ténor à des tessitures plus lyriques qui lui conviennent a priori davantage, mais révèle les tensions d’une émission sous pression. La couverture prononcée du médium, contrebalancée par quelques voyelles exagérément éclaircies, tend ainsi à diminuer l’éclat de l’aigu, d’une ardeur combative, mais jamais solaire.

S’il manque de désinvolture vocale, le Questo e quella du Duc de Mantoue est détaillé avec l’art d’un vrai comédien, mais ce musicien d’instinct supérieur, jamais à court de nuances – la mezza voce extatique de Quando le sere al placido –, fait brûler Gabriele Adorno de Simon Boccanegra, Rodolfo de Luisa Miller, et Paolo de la Fosca de Gomes du feu d’une passion générique, ce que nous avons d’autant plus mauvaise grâce de souligner que le concert est une épreuve redoutable à cet égard, et que les vrais tempéraments sont rares en cette époque édulcorée.

Don de soi

Le timbre chaud, viril, juvénile de Rolando Villazón et ce don de soi, ce plaisir de chanter ne valent-ils pas cent fois mieux que les sourires crispés de Natalie Dessay la semaine dernière sur la même scène, avec en prime un Orchestre Philharmonique de Prague rutilant sous la baguette diligente de Daniele Callegari ?

Le public ne s’y trompe pas, qui fait à son ténor favori un triomphe digne du cirque, avec force cris, l’un réclamant Werther, l’autre L’Élixir d’amour. Ce seront finalement Giunto sul passo estremo, extrait de Mefistofele d’Arrigo Boito, O Sole mio, et enfin Granada. Le Théâtre des Champs-Élysées se lève comme un seul homme, hormis quelques irréductibles insensibles dont nous regrettons sincèrement de faire partie.

Avouons enfin notre lassitude de voir les chanteurs condamnés par les lois du marketing à reproduire en concert le programme de leurs disques récemment parus, ou à paraître. Le premier récital de Rolando Villazón chez Deutsche Grammophon sort début mars. Nous l’avons reçu la semaine dernière. Devinez le programme !

Mehdi MAHDAVI

Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 28/01/2008

Amilcare Ponchielli (1834-1886)
Prélude et Cielo e mar, extraits de La Gioconda

Francesco Cilea (1866-1950)
Intermezzo, La dolcissima effigie, L’anima ho stanca, extraits d’Adriana Lecouvreur

Ruggero Leoncavallo (1857-1919)
Intermezzo, extrait de Pagliacci

Amilcare Ponchielli
Il Padre, extrait de Il Figliuol prodigo

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Sinfonia, extraite de Nabucco
Questo e quella, extrait de Rigoletto
O inferno, extrait de Simon Boccanegra
Prélude, extrait de Rigoletto
O fede negar potessi, extrait de Luisa Miller

Antonio Carlos Gomes (1836-1896)
Intenditi con Dio, extrait de Fosca

Rolando Villazón, ténor

Orchestre Philharmonique de Prague
Direction musicale : Daniele Callegari