Le deuil comme passage

L’Opéra national de Lorraine associe Curlew River, « parabole d’église » signée Benjamin Britten, et une création de Marko Nikodijević, I Didn’t Know Where To Put All My Tears, placée en amont de façon à constituer un diptyque. Confié aux bons soins de la metteuse en scène Silvia Costa, le projet atteint une rare cohérence, où tout semble naître d’un même geste consistant à donner une forme au deuil, inventer un passage à la douleur, transformer la perte en cérémonie.

L’intelligence de ce spectacle tient en grand partie à son architecture. La pièce de Nikodijević n’est pas un simple commentaire de la seconde, mais plutôt une introduction qui en donne une lecture dramaturgiquement très cohérente. Avant la traversée, il y a les larmes et avant le récit, il y a cette communauté féminine qui déplore la perte de l’enfant, creuse à mains nues le sillon qui deviendra le lit de cette « rivière aux courlis » qui vient juste après. Le spectacle trouve là sa force la plus juste en élargissant l’horizon symbolique et sensible de Britten. D’une pièce à l’autre, les corps, les costumes, les figures circulent. Quelque chose passe, très concrètement, des femmes aux hommes, du chagrin brut au rituel partagé.

Scéniquement, Silvia Costa tient un cap d’une grande netteté en soulignant le personnage ambigu de la Mad Woman, dont la folie plonge ses racines dans la douleur de la mère qui voyage au-delà de la rive pour y retrouver son enfant mort et le faire renaître. Son univers, nourri de l’esprit du nô plus que de sa citation littérale, travaille la frontalité, le signe, la lenteur, les apparitions. Rien d’anecdotique ici, rien de décoratif non plus. Les brumes, les masques, l’eau, les couleurs, les gestes des mains, tout concourt à faire de la scène un lieu de passage plutôt qu’un espace psychologique. Le résultat a quelque chose d’hypnotique, parfois d’archaïque, sans jamais verser dans l’esthétisme vide.

Musicalement, la soirée impressionne tout autant. La création de Nikodijević déploie une matière sombre, fluide, incantatoire, admirablement servie par Chelsea Lehnea et les voix féminines du Balcon. Par contraste, Britten sonne plus nu, plus âpre, mais saisi avec une intensité constante par Alphonse Cemin et des interprètes très engagés. Zhengyi Bai donne à La Folle une ligne tenue et une vraie noblesse de douleur quand Michael Mofidian et Mark Stone imposent une présence remarquable, augmentée par un chœur masculin qui apporte à l’ensemble sa densité liturgique. Un spectacle austère par endroits, mais profondément habité, et bouleversant.

Reprise les 4, 5 et 6 mai à l’Opéra de Rennes

David VERDIER

Opéra, Nancy, 29/03/2026

Marko Nikodijević (*1980)
I didn’t know where to put all my tears
Livret de Silvia Costa
Création mondiale

Benjamin Britten (1913-1976)
Curlew River, opéra de chambre en un acte (1964)
Livret de William Plomer, d’après la pièce de théâtre nô Sumidawa-Gawa de Kanze Motomasa

Chœur de femmes de l’Ensemble Le Balcon
Chœur d’hommes de l’Opéra national de Nancy-Lorraine
Membres de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine
direction et harmonium : Alphonse Cemin
mise en scène : Silvia Costa
décors : Michele Taborelli
costumes : Camille Assaf
éclairages : Marco Giusti

Avec :
Chelsea Lehnea (Leading Voice), Zhengyi Bai (La Folle), Mark Stone (Le Passeur), Michael Mofidian (Le Voyageur), Stephan Loges (L’Abbé), Thomas Day (L’Esprit du Garçon),