Même en concert et sans ses vrais effectifs, Le Prophète fait mouche au TCE. Marc Leroy-Catalayud mène brillement cet objet lyrique hors norme. Si plusieurs chanteurs ne possèdent pas la voix requise, leur engagement emportent tout, à l’instar de Marina Viotti et Emma Fekete. Parfaitement en place et idiomatique, John Osborn incarne un Jean de Leyde mémorable.
Version de concert du Prophète de Meyerbeer sous la direction de Marc Leroy-Calatayud au Théâtre des Champs-Élysées, Paris.
Meyerbeer à Paris ! L’évènement est exceptionnel tant les institutions parisiennes négligent ce patrimoine, et pourtant le Théâtre des Champs-Élysées ne fait pas salle comble. La soirée donne tort aux absents. Certes, cette évocation de l’aventure des anabaptistes, une secte religieuse allemande du XVIe siècle souffre d’un livret qui prête souvent à sourire voire à rire malgré une histoire sinistre. Mais les cinq actes voient la partition captiver de manière grandissante tant et si bien que les trois heures et demie de la soirée passent comme un charme et qu’on en vient à regretter la coupe de près d’une heure de musique.
En dépit de forces orchestrales réduites par rapport à l’instrumentarium délirant prévu par le compositeur, Marc Leroy-Calatayud, à la tête d’un excellent Orchestre de chambre de Genève renforcé de musiciens supplémentaires, n’a aucun mal à brosser cette fresque impressionnante. Avec calme et détermination, il construit de sa direction claire les différents tableaux vivants avec un art consommé de la progression et anime chaleureusement les scènes plus intimistes. Le sommet reste la scène du couronnement, avec l’intervention de deux orchestres d’harmonie, d’un chœur mixte et d’un chœur d’enfants ! L’oreille comblée n’a aucun mal à faire imaginer au cerveau les décors de toiles peintes de la création.
Devant l’orchestre, les chanteurs évoluent dans un semblant de mise en espace qui a le désavantage de souligner les incessantes sorties et entrées des protagonistes. Le trio des anabaptistes ne s’affiche pas de manière égalitaire. Par la puissance et la netteté de son émission, le baryton Marc Scoffoni domine ce groupe de fous de dieu. Du rôle trop court du Comte d’Oberthal, Jean-Sébastien Bou tire le maximum, même si la partie demande en fait une voix plus noire.
On retrouve Emma Fekete, entendue en décembre dernier dans Robinson Crusoé d’Offenbach. Elle possède naturellement la charme du premier air de la jeune Berthe. Contre toute attente compte tenu de sa typologie vocale, elle parvient à se dépasser lorsque le rôle requiert des moyens plus conséquents : une performance qui participe à la vérité dramatique de la soirée.
Plus prudent que par le passé, John Osborn réitère son fameux Jean de Leyde. À la ligne de chant inaltérée, il ajoute un approfondissement psychologique de son personnage, déchiré entre amour et convictions religieuses. Enfin, Marina Viotti s’empare de Fidès avec son engagement coutumier. La mezzo-soprano n’a certes pas la tessiture requise, celle qui annonce Azucena ou Amneris de Verdi, mais elle se montre maîtresse de son instrument et grande tragédienne. On regrette seulement que sa prononciation n’ait pas le niveau exemplaire des autres chanteurs du plateau qui font honneur au français.
Thomas DESCHAMPS
Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 28/03/2026
Giacomo Meyerbeer (1791-1864)
Le Prophète, opéra en cinq actes (1849)
Livret d’Eugène Scribe et Émile Deschamps d’après Essai sur les mœurs et l’esprit des nations de Voltaire
Nouvelle maîtrise des Hauts-de-Seine
Ensemble vocal de Lausanne
Haute école de musique de Genève-Neuchâtel
Orchestre de chambre de Genève
direction : Marc Leroy-Calatayud
Avec : Marina Viotti (Fidès), John Osborn (Jean de Leyde), Emma Fekete (Berthe), Jean-Sébastien Bou (Oberthal), Samy Camps (Jonas), Marc Scoffoni (Mathisen), Christian Zaremba (Zacharie).
