États contradictoires

Écrire d’après des expériences personnelles n’est pas nouveau en musique. En faire une unique source d’inspiration est plus rare. Lors de sa résidence au Concertgebouw d’Amsterdam, Ellen Reid est tombée enceinte et a décidé non de faire le récit de sa grossesse proprement dite, mais de rendre compte des « sentiments contradictoires » qui l’ont alors animée.

Sa pièce Body Cosmic créée l’année dernière par Klaus Mäkelä à Amsterdam distille toute une série d’états psychologiques en deux mouvements s’étendant sur quinze minutes. Le métier sonne bien vert, l’imagination restreinte, l’expression prosaïque, en particulier d’un point de vue rythmique. L’ambitieux enjeu paraît hors d’atteinte et la condition de l’autrice peu enviable de surcroît, loin de l’extase promise.

Changement de programme pour la pièce suivante, dû au remplacement de Janine Jansen par Daniel Lozakovich : le Suédois présente le Concerto pour violon n° 1 de Bruch qu’il joue un peu partout en ce moment. Une lecture sensible, presque discrète, qui ne s’accorde pas tout à fait avec l’écriture de ce concerto. Le jeune violoniste à la sonorité mordorée concentre son lyrisme dans un registre peu dynamique.

Si les timbales commencent de manière inaudible, ratant leur effet de grondement mystérieux, l’orchestre fait en revanche entendre une éloquence presque forcée. Mäkelä apporte énergie et urgence rythmique dans le Vorspiel, évite le statisme dans l’Adagio, cœur battant de l’œuvre, mais là Lozakovich se fait encore plus intimiste. Pour le Finale, l’élégant violoniste tourne le dos à l’influence de Joachim et à toute saveur populaire hongroise. Au point que son bis, la Sarabande de la Partita n° 2 de Bach, étirée à l’extrême, le montre toujours dans un état méditatif, comme hors du monde.

La Symphonie en ré mineur de Franck donnée après l’entracte voit le retour à certaine doxa avec une interprétation tout feu tout flamme. Dès l’introduction, Mäkelä trouve la juste respiration des masses sonores mises en présence par le compositeur. Il obtient de ses musiciens de superbes couleurs (les cors), exemptes du caractère forain jadis méchamment raillé par Ravel. Le souffle herculéen qui anime l’orchestre évite l’emballement, le chef veillant à ménager des trouées lumineuses et de douces accalmies où la mélancolie du cor anglais fait son office, avant un Finale à la construction victorieuse.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 11/12/2025

Ellen Reid (*1983)
Body Cosmic (2024)
Max Bruch (1838-1920)
Concerto pour violon n° 1 en sol mineur, op. 26 (1868)
Daniel Lozakovich, violon
César Franck (1822-1890)
Symphonie en ré mineur (1890)

Orchestre de Paris
direction : Klaus Mäkelä