Affinités non partagées

La soirée demeure hongroise mais on peut regretter le changement de programme. « Bartók traverse l’océan », le quatrième mouvement de CAP-KO, le concerto pour piano d’Eötvös initialement prévu promettait une mise en regard directe et aurait permis d’entendre Bertrand Chamayou tout au long du concert. En remplacement, les Danses de Galánta de Kodály font néanmoins plus que leur office avec leurs sautes d’humeurs et leurs couleurs typiques du folklore tzigane. La clarinette, le cor, le hautbois et la flûte du National s’y montrent à leur avantage.

Lorenzo Viotti prend son temps et soigne les volutes mélodiques. L’ensemble ne manque ni d’élégance ni même d’entrain, mais la grammaire du verbunkos (danse hongroise de recrutement militaire) semble lui échapper en partie : tout en respectant les rythmes pointés, il en simplifie les accélérations et les dissolutions subites.  L’empreinte folklorique se trouve moins prégnante dans le Concerto pour piano n° 3 de Bartók qui suit.

Cette œuvre de l’exil transatlantique du compositeur s’entend comme une synthèse classique où les racines d’Europe centrale sonnent de manière stylisée. Au jeu articulé de Bertrand Chamayou répond un orchestre plutôt mat. Une conception qui semble hésiter entre musique de chambre et une affirmation plus musclée des motifs. Malheureusement, un bruit continu à jardin se fait entendre, qui ne cessera pas d’ici la fin de cette première partie de concert et gâche l’écoute, en particulier durant l’Adagio religioso où soliste et chef semblent davantage se trouver.

En réponse aux longues phrases arachnéennes de l’orchestre, Chamayou développe une poésie des timbres qui rappelle ses récentes réussites chez John Cage. Son jeu fluide pépie dans la section centrale avant d’atteindre un état liquide alors que l’orchestre chante à son tour. Le Finale, d’une belle vigueur, laisse toute la virtuosité à l’abattage fort à propos du soliste, lequel fête ensuite le centenaire de György Kurtag en jouant son Perpetuum mobile qui met en appétit pour l’album qu’il doit prochainement lui consacrer.

Après l’entracte, on aperçoit notre pianiste discrètement installé dans la salle pour la Musique pour cordes, percussion et célesta. Viotti fait commencer l’orchestre pas assez pianissimo, mais surtout se soucie davantage de couleurs – superbes par ailleurs – que de la remarquable écriture antiphonique. La fugue y perd un peu de clarté. L’Allegretto scherzando commence fort bien, entraîné par l’acuité rythmique de Chamayou, mais rapidement l’équilibre est rompu par une balance orchestrale hasardeuse et des pizz trop forts et peu soignés.

L’introduction au xylophone de l’Adagio sonne sans mystère, toutefois Viotti et ses musiciens réussissent ensuite à rendre l’étrangeté de cette incantation nocturne. Un peu comme chez Kodály, le chef stylise les figures rythmiques de l’Allegro molto final pour un rendu plus campagnard que tzigane.

Thomas DESCHAMPS

Auditorium de la Maison de la Radio, 13/02/2026

Zoltán Kodály (1882-1967)
Danses de Galánta (1933)
Béla Bartók (1881-1945)
Concerto pour piano n° 3 (1945)
Bertrand Chamayou, piano
Musique pour cordes, percussion et célesta (1936)

Orchestre national de France
direction : Lorenzo Viotti