Salzbourg 2026 (9) : L’art de l’opulence

Daniil Trifonov forfait en raison d’une blessure, l’ultime programme symphonique des Wiener à Salzbourg se voit chamboulé par le changement de soliste, Yuja Wang préférant au mastodonte « Rachmaninov 3 » un autre monument : le « Prokofiev 2 ». Au moins ce changement tardif permet-il un regain de concentration à la fin d’un été épuisant pour l’orchestre, parfaitement préparé dans cette œuvre qu’il ne pratique pourtant qu’occasionnellement.

Balisé avec une précision horlogère, l’accompagnement, où alternent pizz en sourdine et saillies de cuivres, porte une Yuja Wang qu’aucune virtuosité n’effraie, mais qui dans pareil entourage prouve que folie digitale ne rime pas forcément avec ampleur de la sonorité, jamais ce matin le piano n’affichant un grand son comme on a pu en connaître au siècle dernier. Nimbant son jeu de pédale pour que le langage de Prokofiev ne paraisse pas trop aride, la jeune femme fait feu de tout bois dans cette œuvre infernale en quatre mouvements qu’elle traverse comme une promenade de santé.

Après cette belle démonstration jamais parasitée par un rubato incongru, la pianiste chinoise propose en bis la Danse des esprits bienheureux de Gluck, puis enchaîne presque coup sur coup les Variations sur un thème de Carmen de Vladimir Horowitz et le fameux Alla Turca Jazz sous ecsta de Fazil Say. Si le public exulte, le Konzertmeister Rainer Honeck siffle la fin de la récréation en invitant l’orchestre à quitter la scène, coupant court aux jeux du cirque.

De retour d’entracte, Andris Nelsons lance les Wiener dans un Don Juan aux effectifs pléthoriques (huit contrebasses) et gorgé du glorieux son de cordes de la phalange autrichienne, tout en maintenant une pulsation assez vive pour que jamais l’exécution ne s’encroûte. Agogique souple, transitions amoureusement choyées, chant orchestral à se déchirer l’âme – quelle éloquence mâtinée de retenue chez le hautbois du jeune Paul Blueml ! –, autant de marques d’une interprétation d’exception.

En clôture de programme, comme dans son interprétation discographique avec le Boston Symphony, le chef letton ne trouve jamais dans Till l’espiègle la même évidence, avec sa vision plus proche de Karajan que de Szell, et laisse le sentiment d’une réussite à demi, l’humour congénital de la partition butant parfois sur un manque de tranchant et des sonorités trop opulentes, même si l’on est bien conscient d’ergoter à ce degré d’excellence.

Aux saluts, devant les sollicitations du chef et l’ovation de tout l’orchestre, on suppose que le contrebassiste Herbert Mayr, âgé de 65 ans, vient de se produire pour la dernière fois avec la formation qu’il avait intégrée il y a trente-sept ans, et qui connaît actuellement un renouvellement en profondeur.

Yannick MILLON

Großes Festspielhaus, Salzburg, 30/08/2026

Sergei Prokofiev (1891-1953)
Concerto pour piano et orchestre n° 2 en sol mineur op. 16 (1924)

Richard Strauss (1864-1949)
Don Juan, op. 20 (1889)
Till Eulenspiegels lustige Streiche
, op. 28 (1895)

Yuja Wang, piano
Wiener Philharmoniker
direction : Andris Nelsons