Étrenné dans les circonstances très particulières de la pandémie de Covid, le Così fan tutte de Christof Loy remonte sur les planches de Salzbourg en version longue et confirme une vraie réussite mozartienne. Entre une direction mieux maîtrisée, des Wiener étincelants, un spectacle au cordeau et un très beau plateau dominé par Elsa Dreisig, une soirée de rêve.
Reprise de Così fan tutte de Mozart dans la mise en scène de Christof Loy et sous la direction de Joana Mallwitz au Festival de Salzbourg 2026.
Ce fut l’un des derniers souhaits de Markus Hinterhäuser avant de quitter la direction de Salzbourg. Reprogrammer avec la même équipe une production à l’origine pensée pour le cadre sanitaire draconien de la période Covid : en 2020, le festival, pour son centenaire, s’était maintenu contre vents et marées avec deux spectacles seulement, Elektra par Krzysztof Warlikowski et ce « Covid fan tutte », comme l’intendant aime à l’appeler, forme ramassée de l’opéra de Mozart, très coupée, en deux heures sans entracte, et bien entendu sans chœur.
Un spectacle dont nous avions souligné l’efficacité, et dont nous saluons tout autant la version intégrale – malgré le chœur réintégré mais cantonné hors scène, quelques micro-coupures, dont un petit morceau du sextuor du I, le Donne mie de Guglielmo au II, et le rétablissement de son Rivolgete a lui lo sguardo à la place de Non siate ritrosi. On n’a sans doute jamais connu Christof Loy aussi lisible que dans cette mise en scène en noir et blanc, respectueuse de l’intrigue et forte d’une direction d’acteurs explorant tourments, doutes, états d’âme et sautes d’humeur avec une précision chirurgicale.
Décor simplissime : un long couloir blanc muni de deux doubles portes – offrant un fond de scène ad hoc pour que les voix ne se perdent pas dans l’immensité du Großes Festspielhaus – qui s’ouvre au début du II pour laisser voir un grand platane et descend en escaliers dans une fosse aménagée pour accueillir le Philharmonique de Vienne en petit effectif. On sourit aux facéties de Despina, on pleure avec Don Alfonso pendant Un’aura amorosa de Ferrando, on rit lorsqu’au moment de se marier avec les Albanais, les deux sœurs se placent spontanément en face de leur vrai amoureux.
La distribution est de très belle étoffe. Commençons par les perturbateurs, idéalement incarnés par Johannes Martin Kränzle, Alfonso qui porte beau, croque les mots et distille une autorité naturelle et de magnifiques nuances qui font le sel de Soave sia il vento, en regard de Lea Desandre, Despina très chipie, émission délicieusement acidulée, élégance de la ligne et du grain, désopilante incarnation du notaire chantant comme une barrière rouillée.
Parmi les deux couples, chez les ragazzi, il faut noter la faconde et la fatuité du Guglielmo d’Andrè Schuen, dont les aigus inutilement grossis n’apportent rien de plus à son incarnation, et le côté cucul du Ferrando de Bogdan Volkov, qui n’a rien perdu de sa souplesse malgré les rôles très larges qu’il a chantés depuis 2020.
Seule nouvelle venue, Victoria Karkacheva distille une matière très homogène. Sa Dorabella gagnerait juste à lorgner vers plus de noyau et moins de halo, face à la Fiordiligi d’Elsa Dreisig, timbre radieux, art du poitrinage d’une suprême élégance et expressivité de chaque instant, chez une voix qui n’a pas pris un gramme d’embonpoint en une décennie. Un miracle.
Cette fine équipe est drivée par une Joana Mallwitz beaucoup moins raide qu’il y a six ans, toujours alerte dans les épisodes vifs, mais qui laisse un temps de respiration plus traditionnel aux pages méditatives, et ne dérape plus que dans le Finale du I, à la tête de Wiener en petit comité, dont les bois fruités offrent le plus délicieux contrepoint aux airs de Così.
Yannick MILLON
Großes Festspielhaus, Salzburg, 13/08/2026
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Così fan tutte, ossia la scuola degli amanti, dramma giocoso en deux actes KV 588 (1790)
Livret de Lorenzo da Ponte
Konzertvereinigung Wiener Staatsopernchor
Wiener Philharmoniker
direction : Joana Mallwitz
mise en scène : Christof Loy
décors : Johannes Leiacker
costumes : Barbara Drosihn
éclairages : Olaf Winter
préparation des chœurs : Jozef Chabroň
Avec :
Elsa Dreisig (Fiordiligi), Victoria Karkacheva (Dorabella), Andrè Schuen (Guglielmo), Bogdan Volklov (Ferrando), Lea Desandre (Despina), Johannes Martin Kränzle (Don Alfonso).
