Bayreuth 2026 (2) : Cyberharcèlement

On avait d’abord entendu parler d’une version de concert. Précipitamment, nous voici protestant contre cette atteinte à l’œuvre d’art total, la négation du théâtre, la rature sur Bayreuth, la bêtise crasse. Puis on évoque une version mise en espace par l’IA. Froncement de sourcil circonspect. Le résultat est pire.

Le problème n’est pas les quatorze heures trente de ce Ring habillé d’images issues de l’intelligence artificielle : elles sont souvent d’une grande beauté, et gravitent autour de la mémoire du Festival de Bayreuth, ses mises en scène iconiques, son histoire. Ni le rapport difficile avec les acteurs, relégués au second plan dans une caricature du travail de Wieland Wagner où la scénographie encourage le minimalisme du jeu, même si ce dernier point n’est qu’à moitié tenu, puisqu’à force les personnages inertes de Rheingold finissent par jouer – manifestement sans direction d’acteurs, ô massacre – les situations et les conflits.

C’est simplement qu’au-delà de l’absence de concept de cette mise en scène – et après tout, pourquoi ne pas sortir du Regietheater ? – le spectateur est plongé dans la tête… d’un ordinateur. On le sait, l’imagination est le vecteur principal de la profondeur d’une expérience artistique. Se laisser emporter par sa propre imagination, quand on vous en laisse la possibilité, est toujours une grande aventure. De même, se livrer à l’imagination d’un artiste, comme si l’IA le permettait, quel bonheur.

Mais on est ici dans la rêverie d’une machine. Rêverie monstrueuse, inhumaine, d’une absolue surdité à la musique, lourde, répétitive, laborieuse à ressasser ad nauseam les mêmes procédés, les mêmes couleurs, les mêmes tempi. Quelques rares images auront le privilège d’une quasi immobilité de plusieurs secondes, parfois des dizaines. Le reste est une insoutenable transition continue.

Impossible de lâcher des yeux ce bain hypnotique : dès qu’on se concentre sur ce qu’il se passe (ces costumes de poules sans bras ni jambes, ce néant théâtral, cette gêne manifeste des chanteurs abandonnés), ou mieux, que le rideau se ferme, on revit pourtant, il y a de la musique, du chant, du texte, de l’action. Mais très vite le regard est capturé par l’image qui sature l’attention, la concentration, rendant peu ou prou impossible l’écoute de la musique ou des paroles.

C’est une expérience horrible, presque violente, c’est le totalitarisme dont parlaient les Italiens Nono ou Pasolini, la machine, le système, la domination qui entre jusque dans le sanctuaire le plus intime de l’esprit du spectateur pour lui dire à quoi penser, à quoi rêver, ce que cela doit évoquer en lui, sans répit, sans pitié, sans dialogue, sans résistance possible. Un supplice.

Alors la version concert aurait été plus modeste, un geste d’humilité et un aveu d’impuissance, après tout recevable : que peut-on dire d’assez définitif sur l’œuvre de Wagner pour célébrer dignement ce cent cinquantenaire ? Peut-être s’effacer derrière l’œuvre elle-même, et laisser l’art total présent au fond du Ring émerger sans même le secours d’aucune représentation visuelle. C’est aussi cela, l’art total, ce n’est pas seulement la musique imprégnée de théâtre, c’est aussi le théâtre auquel la musique suffit, le théâtre absolu, invisible, imaginaire, créé par l’oreille et l’esprit.

Alors, maltraité par cette hideuse machinerie, on se consolera avec un fort bel orchestre, cuivres rutilants, clarinettes facétieuses, mené avec ampleur et solennité par un Christian Thielemann en majesté, opulent, amortissant les angles ; de passionnantes incarnations, Erda et Waltraute (Christa Mayer), Fricka (Anna Kissjudit), Gutrune (Magdalena Hinterdobler), un Loge/Siegmund/Siegfried juvénile (Klaus Florian Vogt), une Brünnhilde de noble rang (Camilla Nylund), de beaux ensembles de Filles du Rhin et de Nornes, un merveilleux Wotan diseur concevant le chant comme de la voix déclamée (Michael Volle).

Tous perdus dans un dispositif acoustiquement défavorable, relégués derrière le cyclo dévolu aux projections vidéo. Il aurait peut-être suffi d’une bonne petite panne générale pour passer un bon moment…

Thomas COUBRONNE

Festspielhaus, Bayreuth, 4, 5, 7 & 9/08/2026

Richard Wagner (1813-1883)
Der Ring des Nibelungen, festival scénique en un Prologue et Trois Journées (1876)
Livret du compositeur

Chor und Orchester der Bayreuth Festspiele
direction : Christian Thielemann
supervision : Marcus Lobbes
storytelling IA : Roman Senkl
costumes : Pia Maria Mackert

Avec :
Das Rheingold :
Michael Volle (Wotan), Alexander Grassauer (Donner), Siyabonga Maqungo (Froh), Klaus Florian Vogt (Loge), Anna Kissjudit (Frick), Evelin Novak (Freia), Christa Mayer (Erda), Jochen Schmeckenbecher (Alberich), Gerhard Siegel (Mime), Mika Kares (Fasolt), Peter Rose (Fafner), Katharina Konradi (Woglinde), Natalia Skrycka (Wellgunde), Marie Henriette Reinhold (Floßhilde).

Die Walküre :
Klaus Florian Vogt (Siegmund), Mika Kares (Hunding), Michael Volle (Wotan), Elza van den Heever (Sieglinde), Camilla Nylund (Brünnhilde), Anna Kissjudit (Fricka), Martina Welschenbach (Gerhilde), Bri-Tone Müllertz (Ortlinde), Karis Tucker (Waltraute), Freya Apffelstaedt (Schwertleite), Magdelana Hinterdobler (Helmwige), Alexandra Ionis (Siegrune), Marie Henriette Reinhold (Grimgerde), Natalia Skrycka (Rossweisse).

Siegfried :
Klaus Florian Vogt (Siegfried), Gerhard Siegel (Mime), Michael Volle (Der Wanderer), Jochen Schmeckenbecher (Alberich), Peter Rose (Fafner), Christa Mayer (Erda), Camilla Nylund (Brünnhilde), Victoria Randem (Waldvogel)

Götterdämmerung :
Klaus Florian Vogt (Siegfried), Michael Kupfer-Radecky (Gunther), Jochen Schmeckenbecher (Alberich), Mika Kares (Hagen), Camilla Nylund (Brünnhilde), Magdalena Hinterdobler (Gutrune), Christa Mayer (Waltraute), Anna Kissjudit (1. Norn), Alexandra Ionis (2. Norn), Magdalena Hinterdobler (3. Norn), Katharina Konradi (Woglinde), Natalia Skrycka (Wellgunde), Marie Henriette Reinhold (Floßhilde).