Bayreuth 2026 (1) : La huitième colline de Rome

Programmer Rienzi à Bayreuth n’a rien d’un petit événement, et semble au contraire confirmer la volonté de mettre le festival au goût du jour, quitte à mettre à mal l’héritage patiemment ourdi depuis que Cosima changeait l’atelier voulu par Wagner en musée pour sa dévotion. Ce « grand opéra tragique » n’a en effet pas grand-chose de bayreuthien, tant l’héritage de Meyerbeer s’y fait pesamment sentir (et conduit ici à quelques coupures). Du moins pouvait-on y attendre les moyens de Bayreuth pour une exécution exceptionnelle.

Hélas, les raffinements de Stutzmann, textures galbées au fil de la déclamation, soin de l’instant et souplesse agogique, sont aussi incongrus dans ce langage roboratif et carré, que l’absence pudique des applaudissements à la fin de numéros clos – Wagner n’évitait pas encore si soigneusement les cadences conclusives. Des sortilèges mais bien peu de nerf, de scansion, de franchise incisive, de drame net et droit ; pour le dire simplement, de rythme.

Les voix elles-mêmes ne sont pas évidentes : un Andreas Schager sans doute trop Helden, ici déployé en pleine largeur, là abîmé en des nuances expressionnistes, et toujours indifférent à la ligne ; une Gabriela Scherer en accents tragiques mais sans satin ni velours, une Jennifer Holloway vigoureuse et timbrée, mais dont l’intonation divague dans un aigu sans humaine fragilité. Jusqu’aux chœurs, qu’on espérait stratosphériques – mais la disette a réduit les effectifs à des proportions aussi modestes qu’ailleurs, et partant à un recrutement moins délicat que naguère.

La mise en scène collégiale d’Alexandra Szemerédy et Magdolna Parditka offre une réflexion contemporaine sur le pouvoir, son inhérente corruption par l’hybris, dans une dystopie de notre quotidien où réseaux sociaux et course de petits chevaux président au destin commun. Sans doute trop appuyée, l’ambiguïté incestueuse des proto-Wälsungen Irene et Rienzi conduit à imaginer que leur fils meurt de maladie pendant le prélude, alors que dans l’idée il s’agit de leur frère, conformément au livret.

Avec des références à l’Italie et au Moyen Âge (le brutalisme, les cellules de Giotto), la réflexion sur le pouvoir est ambiguë, au mieux nihiliste, au pire extrême centriste – un peuple sans colonne vertébrale ne saurait bien voter. En l’effondrement de Rienzi dans les remous de l’Histoire, la mégalomanie d’Hitler voyait un modèle politique. Peut-être par souci d’invalider ce point de vue nazi, le choix de la mise en scène d’assumer la veulerie opportuniste d’un politicard manipulateur limite l’empathie envers le tribun ; il n’a que ce qu’il mérite, après tout.

Une série de suicides contourne l’obstacle très « grand opéra » de l’incendie et de l’éboulement, mais dans une temporalité non wagnérienne assez inefficace, et la gestion des chœurs, mal dirigés, souvent relégués en des images statiques, sont un expédient trop ordinaire des longues scènes d’ensembles ; seule la pantomime, comme autant de petits drames wagnériens mimés culminant sur l’apoplexie précipitée de Kundry, tire son épingle d’un jeu au fond assez conventionnel, dans une œuvre de Wagner qui l’est aussi peut-être trop pour Bayreuth.

Thomas COUBRONNE

Festspielhaus, Bayreuth, 03/08/2026

Richard Wagner (1813-1883)
Rienzi der letzte der Tribunen, grand opéra tragique en cinq actes (1842)
Livret du compositeur d’après le roman de
Chor und Orchester der Bayreuther Festspiele
direction : Nathalie Stutzmann
mise en scène, décors & costumes : Alexandra Szemerédy & Magdolna Parditka
éclairages : Bernd Gallasch
vidéo : Leonard Koch
préparation des chœurs : Thomas Eitler-de Lint

Avec :
Andreas Schager (Rienzi), Gabriela Scherer (Irene), Andreas Bauer Kanabas (Colonna), Jennifer Holloway (Adriano), Michael Nagy (Orsini), Viltalij Kowaljow (Kardinal Raimondo), Matthias Stier (Baroncelli), Michael Kupfer-Radecky (Cecco del Vecchio), Victoria Randem (Friedensbote).