L’observatoire de la catastrophe

Troisième production à ce jour de Fin de partie, l’unique opéra de György Kurtág, le spectacle imaginé par David Marton se distingue immédiatement par son décor. Alors que Pierre Audi (la production de la création à Milan, vue ensuite à Amsterdam et Paris) et plus encore Herbert Fritsch (à Vienne) avaient représenté un lieu indéfini et sans lumière du jour comme le demandait Samuel Beckett, Marton transporte la situation (on ne peut parler d’action) sur la terrasse d’un immeuble, soit un crime de lèse-didascalie !

Si l’adaptation relève d’une pratique commune à l’opéra comme au théâtre, son application au théâtre beckettien ne va pas de soi : le dramaturge irlandais avait compris qu’une grande part de la communication ne réside pas dans la parole, d’où un soin maniaque apporté aux didascalies, aux décors et aux indications de jeu pour les comédiens.

Le toit imaginé par le décorateur Márton Ágh apparaît comme squatté par les personnages qui y ont apporté les reliques déliquescentes de vies passées. Il donne sur une ville dévastée sous un ciel crépusculaire traversé de temps à autres par des vols d’oiseaux. Il faut reconnaître à cette scénographie une puissance envoutante. La catastrophe y paraît inéluctable. De cet observatoire de l’apocalypse, on ne peut mettre que le « cap au pire », pour reprendre un autre titre de Beckett.

Du reste, le metteur en scène y montre le suicide de Nell se jetant dans le vide alors que dans la pièce celle-ci n’a plus de jambes et meurt dans la poubelle lui servant d’habitat sans qu’on s’en aperçoive. Une nouvelle transgression parmi d’autres. Hamm disparaît dans le canapé et Clov, qui n’a finalement pas quitté les lieux, se voit rejoint sur ce toit par un gamin en désespérance. On imagine alors que la relation de domination de Hamm sur Clov va se reproduire, ce dernier devenant un nouveau Hamm. En ce sens, cette non-fin paraît conforme à la fameuse réplique « Vous n’avez pas fini ? Vous n’allez donc jamais finir ? »

Une distribution idéale contribue à la réussite de la soirée. Au premier chef, le Hamm tout en intériorité de Nathan Berg, sorte de Wotan infirme auquel ne manque qu’un meilleur français. Face à lui, le Clov de Michael Borth touche au cœur. Quant au duo Nell-Nagg, il trouve une incarnation formidable avec la chaleureuse Ursula Hesse von den Steinen et le toujours pertinent Ronan Caillet.

Ce quatuor d’exception trouve un soutien constant depuis la fosse. Gábor Káli dirige avec fluidité cette musique économe aux silences déterminants. Très naturellement, il apporte à la composition de son compatriote une saveur hongroise qu’on avait jusqu’ici peu perçue.

Thomas DESCHAMPS

Theater Basel, 01/06/2026

György Kurtág (*1926)
Fin de partie, opéra en un acte (2018)
Version dramaturgique de György Kurtág d’après la pièce éponyme de Samuel Beckett

Sinfonieorchester Basel
direction : Gábor Káli
mise en scène : David Marton
décors et costumes : Márton Ágh
lumières : Thomas Kleinstück

Avec : Nathan Berg (Hamm), Michael Borth (Clov), Ursula Hesse von den Steinen (Nell), Ronan Caillet (Nagg).