La peur du regard

Billy Budd n’avait encore jamais eu droit de cité à l’Opéra Nouvel, pourtant riche en productions britteniennes depuis plus d’un quart de siècle. Dans une scénographie rappelant parfois la production modèle de Deborah Warner, Richard Brunel respecte au cordeau l’atmosphère maritime de l’intrigue : le lever de rideau nous transporte à même la surface brumeuse de l’eau, avant de nous faire monter à bord de l’Indomitable, fait de structures métalliques encastrables manipulées à vue, avec bibliothèque, hamacs, coursives et escaliers escamotables.

Le directeur de l’Opéra de Lyon se focalise sur la caractérisation du Capitaine Vere qui, bien au-delà d’un simple choix entre la raison et le cœur quant à la condamnation à mort de Billy pour un crime accidentel – seul moment raté du spectacle, lorsque Claggart, derrière un rideau, s’effondre d’un coup à la tête tellement faible que la salle rit à l’annonce de sa mort –, semble constamment obsédé par le « qu’en dira-t-on » et sa réputation, au point de trébucher au moment d’assumer sa sentence. 

Saluons aussi la cohérence musicale assurée par la direction du Britannique Finnegan Downie Dear, qui privilégie les atmosphères au scalpel, dignes de la raréfaction des timbres d’un Chostakovitch, plutôt qu’un flux prêt à l’implosion à la manière de Britten au pupitre. Cela n’en décuple que davantage la puissance des épisodes choraux, parfaitement intelligibles sous la préparation très idiomatique du natif Benedict Kearns, qui dirigera la dernière représentation de la série.

Le plateau est à l’avenant, même si la déclamation n’a pas la touche british qu’on pourrait attendre, à l’exception du Vere de Paul Appleby, couleur à la Peter Pears mais émission plus nerveuse, qui colle parfaitement au personnage voulu en scène, bel éventail dynamique et habileté à se fondre dans les timbres de l’orchestre. Le Donald de Michal Marold a ce timbre typique des traîtres, à la fois nasillard et engorgé, à même de sceller un pacte aux conséquences tragiques.

Dans une tessiture très centrale, Sean Michael Plumb est un Billy à la ligne châtiée et séduisante, avec la pointe de naïveté qui sied si bien au rôle-titre, face au John Claggart de Derek Welton, vocalement beaucoup moins décati que la moyenne, d’un métal bien apparié à la noirceur du maître d’armes – sauf dans une tierce grave faible –, mais dont la diction pâteuse vient entamer le potentiel dramatique. Enfin, des officiers et matelots absolutely flawless finissent de faire rayonner l’ouvrage le plus masculin de Britten.

Yannick MILLON

Opéra, Lyon, 29/03/2026

Benjamin Britten (1913-1976)
Billy Budd, opéra en deux actes (1951)
Version révisée de 1964

Coproduction avec le Staatsoper de Hanovre

Chœurs, Maîtrise et Orchestre de l’Opéra de Lyon
direction : Finnegan Downie Dear
mise en scène : Richard Brunel
décors : Stephan Zimmerli
costumes : Bruno de Lavenère
éclairages : Laurent Castaingt
préparation des chœurs : Benedict Kearns & Clément Brun

Avec :
Paul Appleby (Capitaine Vere), Sean Michael Plumb (Billy Budd), Derek Welton (John Claggart), Alexander de Jong (Mr. Redburn), Rafal Pawnuk (Mr Flint), Daniel Miroslaw (Lieutenant Ratcliff), Oliver Johnston (Red Whiskers), Michal Marold (Donald), Scott Wilde (Dansker), William Morgan (Un novice), Filipp Varik (Squeak), Guillaume Andrieux (L’ami du novice / Arthur Jones), Paolo Stupenengo (Le Maître d’équipage), Antoine Saint-Espes (Second Maître).