De même que le cycle Janáček de Robert Carsen, que l’Opéra du Rhin reprend et complète, sa mise en scène de La Bohème a été créée à l’Opéra de Flandre dans les années 1990. Et porte déjà sa signature, plus épurée et surtout poétique que dans ses réalisations récentes. En accord parfait, la direction de Stefano Ranzani parvient à pallier les faiblesses du plateau.
Première à l’Opéra du Rhin de la Bohème de Puccini mise en scène par Robert Carsen, sous la direction de Stefano Ranzani.
Du plateau, rien à sauver. Ou du moins trop peu. Le Benoît, l’Alcidoro sympathiquement replets de René Schirrer, le Colline sans grands airs de basse profonde, si simplement réconfortant de Dimitri Pkhaladze, valent certes plus que des comprimari. Yuriy Tsiple surtout, Schaunard enjoué et percutant, qui dès son entrée fait de l’ombre au Marcello au mieux exotique de Thomas Oliemans, bon diseur et fin musicien, mais dont le baryton au grain serré et mat a tendance, soit à remonter dans le nez, soit à s’étouffer.
Cela fait d’autant moins une Bohème qu’Agnieszka Slawinska piaille sa Musetta, ou l’enfle pour lui donner consistance au IV. Et puis on a rarement entendu couple plus avare de séduction, de jeunesse même, que celui formé par Enrique Ferrer et Virginia Tola.
Lui a pour Rodolfo un certain éclat dans le médium, qu’il se garde d’ailleurs d’assombrir, mais l’émission s’avère rapidement trop chaotique pour que l’aigu ne vire pas à la tôle ondulée, incolore et forcé. Elle, touchante lorsqu’une dynamique sensible contient les irrégularités du vibrato, n’est qu’une Mimi prématurément fanée, stridente à plein régime, et plafonnant à peine moins qu’une Tebaldi en fin de carrière.
Pourtant, cette Bohème atteint son but. Grâce d’abord à Stefano Ranzani, dont la direction preste, millimétrée et idiomatique par le soin porté au naturel de la prosodie, évite toute complaisance pseudo-pucinienne, sans pour autant tomber dans une démonstration objective de musique pure. Car c’est bien de théâtre qu’il s’agit, sous-tendu par des climats variés et superbement caractérisés, où l’Orchestre symphonique de Mulhouse révèle, concentré et réactif, des textures, sinon une luxuriance, qui contrastent avec son habituelle sécheresse.
Grâce aussi à la mise en scène de Robert Carsen, importée, à l’instar du cycle Janáček que Marc Clémeur reprend et poursuit à l’Opéra du Rhin, de l’Opéra de Flandre, d’où le Canadien conquit l’Europe. Souvenir d’une époque où l’illusionniste, l’habile, le brillant faiseur que les plus grands théâtres désormais s’arrachent, parce qu’il est synonyme de modernité chic – et de plus en plus souvent toc –, était encore poète. Et il faut avoir l’âme artiste pour préserver la Bohème du cliché.
Idée lumineuse pour le premier acte, et les trois suivants qui en découlent : libérer l’espace de tout naturalisme, qui conduit souvent à dilater la mansarde sur des plateaux trop vastes, en un fatras d’accessoire – le penthouse de Jonathan Miller à l’Opéra Bastille, pour ne rien dire de Zeffirelli ou de ses épigones –, pour mieux concentrer l’attention sur un carré exigu, où tiennent à peine un piano, un lit, une table, un poêle. Autour, le vide de pages blanches amoncelées.
Pour le Café Momus, Carsen le remplit, en démultipliant la mansarde : fourmilière d’artistes, réchauffée aux couleurs de Toulouse-Lautrec, recréées par les lumières de Jean Kalman. Déjà s’y déployait une armée de figurants, pour en mieux déshabiller les éphèbes les plus musculeux – facilité devenue procédé –, quand d’un Quando me n’vò Musetta érotise l’assemblée. La Barrière d’Enfer ensuite se dépouille, de sa foule mal réveillée dans un matin glacé, pour une nuit avinée où les voix font cruellement défaut, dès lors que la scène mise à nu expose leurs carences.
Pour la mansarde du IV, les feuilles blanches ont laissé la place à des milliers de jonquilles, retour de l’insouciance avec le printemps. Le lit, le piano ont été vendus, brûlés peut-être. Nos bohèmes sont moins artistes qu’enfants. Par la mort de Mimi, la réalité s’immisce, brutale. C’est ce qu’il leur fallait pour devenir adultes, quitter ce nid exigu. Expérience fondatrice, dans laquelle Rodolfo, poète jusqu’alors autoproclamé, peut tremper sa plume.
Mehdi MAHDAVI
Opéra du Rhin, Strasbourg, 30/10/2011
Giacomo Puccini (1858-1924)
La Bohème, opéra en quatre tableaux (1896)
Livret de Giuseppe Giacosa et Luigi Illica d’après Scènes de la vie de bohème de Henry Murger
Chœurs et Maîtrise de l’Opéra national du Rhin
Orchestre symphonique de Mulhouse
direction : Stefano Ranzani
mise en scène : Robert Carsen, remontée par Frans de Haas
décors et costumes : Michael Levine
éclairages : Jean Kalman
Avec :
Virginia Tola (Mimi), Enrique Ferrer (Rodolfo), Agnieszka Slawinska (Musetta), Thomas Oliemans (Marcello), Yuriy Tsiple (Schaunard), Dimitri Pkhaladze (Colline), René Schirrer (Benoît, Alcindoro), Seung Bum Park (Parpignol), Mario Brazitzov (Sergente dei doganieri), Jaesun Ko (un Doganieri).
