L’art de la métamorphose

Québécois comme le dynamique jeune chef de l’Orchestre national de Bretagne Nicolas Ellis, qui l’a invité à Rennes pour la saison 2025-2026, le pianiste Louis Lortie propose dans la salle de l’Opéra un récital exigeant sur le thème de la variation, un fil conducteur dont nombre de compositeurs ont fait ou font encore leur miel.

Pour débuter, les 32 Variations en ut mineur de Ludwig van Beethoven constituent non seulement un échauffement pour les doigts, mais une prouesse sur la manière de faire sonner le clavier malgré la modestie du propos. Le soliste prend cette pièce à bras-le-corps dès l’âpreté du thème original, et sait varier les climats entre héroïsme et tendresse, emportement ou profondeur, tout en saisissant la progression de cette partition plus tard rejetée par le compositeur alors en pleine puissance créatrice.

Les Variations sérieuses de Felix Mendelssohn assurent une transition bienvenue où, à nouveau, Louis Lortie fait briller son instrument par la qualité du legato, une vélocité jamais prise en défaut dans les octaves et le staccato, le tout culminant dans un Presto final échevelé où les arpèges en fusées ne seront interrompus que par un moment d’apaisement méditatif.

Avec Thème et Variations de Gabriel Fauré s’ouvre un nouveau paysage qui nous fait entrer dans un univers où l’expression harmonique est servie par l’interprète avec une clarté aveuglante, tandis que la main gauche, d’une puissance orchestrale, dégage une plénitude, l’engagement physique le disputant à l’intelligence du texte.

Après l’entracte, la pièce Blanca Variations composée par Thomas Adès en 2015 pour le Concours « Clara Haskil » comporte cinq variations extraites d’une mélodie folklorique présente dans son opéra L’Ange exterminateur d’après le film de Buñuel et interprétée à l’époque par la pianiste Blanca Delgado.

Par sa structure très concentrée, cette page de cinq minutes prépare à l’exécution des vastes Variations Eroica de la maturité de Beethoven. Là encore, l’interprétation donne une impression de maîtrise absolue dans cette forme qui prend ici une dimension organique. Tous les états d’âme sont passés en revue sous des doigts arachnéens redoutablement précis mais d’une vigueur rare et toujours contrôlée, à l’exemple du feu d’artifice de la fugue terminale.

Le public enthousiaste et nombreux réserve une ovation au pianiste dont il avait pu faire connaissance en début de saison dans un remarquable Concerto n° 2 de Brahms. Deux bis d’envergure en guise de remerciement avec le Finale véloce de la Sonate Les Adieux, puis l’Andante cantabile nimbé de poésie de la Sonate Pathétique de Beethoven. Des partitions que Louis Lortie connaît à la perfection pour les avoir enregistrées dans son intégrale parue en 2010 chez Chandos.

Michel LE NAOUR

Opéra, Rennes, 01/06/2026

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
32 Variations sur un thème original en ut mineur, Wo0 80 (1806)

Felix Mendelssohn (1809-1847)
Variations sérieuses, op.54 (1841)

Gabriel Fauré (1845-1924)
Thème et Variations, op.73 (1895)

Thomas Adès (né en 1971)
Blanca Variations (2015)

Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Variations Eroica, op.35 (1802)

Louis Lortie, piano