Ring Bâle (3) : l’innocence perdue

À la fin de La Walkyrie, on avait vu le meurtre de Sieglinde par Wotan, l’enlèvement de Siegfried (déjà né) par Mime, tandis que Brünnhilde échappait à l’incendie de la maison familiale commandité par le père infanticide. Ce soir, le rideau se lève sur l’orée de la forêt plongée dans la nuit. Devant la maison abandonnée, Mime cuisine devant un feu. Le décor stylisé et l’éclairage d’un timide clair de lune évoquent les illustrations d’un livre pour enfants.

Benedikt von Peter avait dès L’Or du Rhin évoqué le monde de l’enfance de Siegfried : son grand-père l’initiait à l’histoire familiale avec un théâtre de marionnettes figurant les protagonistes. Siegfried a grandi, les marionnettes aussi qui apparaissent dans la pénombre. Comme un commentaire aux récits parcellaires de Mime et de Wotan, d’immenses silhouettes manipulées s’agitent en arrière-plan.

Il y a là les filles du Rhin, le crapaud (Alberich capturé), Fasolt, les loups éliminés par leur père, bref toutes les victimes de Wotan. Manipulateur effrayant, ce Wanderer n’a rien de la noblesse habituelle. Il ne tient pas en place, se comporte en voyou, parfois non sans humour comme lorsqu’il arrache et bouffe la tambouille de Mime. Sur les côtés de la scène s’agite aussi Brünnhilde dont il ne faudrait pas oublier que la mise en scène présente cette histoire selon son point de vue.

La répétition des procédés alourdit sans doute une journée à la dramaturgie très classique. Le manque d’intensité et l’invariabilité de la lumière nocturne lassent et gâchent quelque peu une direction d’acteur qu’on devine pleine de finesse. Abordés plus directement, les affrontements Alberich-Wotan et Erda-Wotan comptent parmi les réussites formidables de la soirée.

Certaines images touchent au cœur, comme les apparitions du cheval Grane appartenant à l’imagerie légendaire la plus pure, et ces Murmures de la forêt transformés en mini-ballet entre Siegfried, l’Oiseau et les Maximonstres. L’enfance est partout, jusque dans l’éveil de Brünnhilde : Siegfried découpe l’armure de la poupée offerte jadis par Wotan. La vraie Brünnhilde se résout à rejoindre l’ingénu mais leur étreinte s’apparente à une rencontre de névrosés. Wotan plus atroce que jamais force une jeune fille à regarder l’accouplement.

Une distribution de grande qualité fait honneur à ces enjeux interprétatifs. Seul le Mime de Karl-Heinz Brandt manquerait de longueur de souffle pour illustrer son ambivalence entre ruse et effroi. L’Alberich d’Andrew Murphy résonne de violence à peine contenue tandis que le Fafner de Runi Battaberg déploie une noble ligne.

En Erda, Hanna Schwarz porte beau ses 81 printemps avec une émission stable et sonore. L’Oiseau au timbre fruité d’Álfheiður Erla Guðmundsdóttir ravit l’oreille. Trine Møller, Brünnhilde muette durant deux actes et demi, épanche un lyrisme à la sensibilité à fleur de peau. Le Siegfried de Rolf Romei s’épanouit avec un naturel confondant. Quant à Nathan Berg, il captive et effraie tant son art du chant se met au service d’une incarnation saisissante.

Invisible sous la scène, l’Orchestre symphonique de Bâle fait montre d’une fluidité remarquable et d’une palette de couleurs toujours renouvelées. La direction sensible et cursive de Jonathan Nott prend toute la mesure de la partie orchestrale la plus merveilleuse du Ring.

Thomas DESCHAMPS

Theater, Basel, 08/10/2024

Richard Wagner (1813-1883)
Siegfried, deuxième journée du festival scénique L’Anneau du Nibelung (1876)
Livret du compositeur

Orchestre symphonique de Bâle
direction : Jonathan Nott
mise en scène : Benedikt von Peter
décors : Natascha von Steiger
costumes : Katrin Lea Tag
éclairages : Roland Edrich

Avec :
Rolf Romei (Siegfried), Karl-Heinz Brandt (Mime), Nathan Berg (Wotan), Trine Møller (Brünnhilde), Andrew Murphy (Alberich), Runi Brattaberg (Fafner), Hanna Schwarz (Erda), Álfheiður Erla Guðmundsdóttir (Waldvogel).