Lueurs sur Bartleby

Cela fait plusieurs décennies que l’Opéra Royal de Wallonie-Liège n’avait pas donné de création. Sur le papier, tout est réuni pour la pleine réussite de ce Bartleby : un compositeur (Benoît Mernier) qui, après le succès de Frühlings Erwachen et La Dispute, s’affirme comme le digne successeur de Philippe Boesmans, un sujet au réel potentiel dramatique (la nouvelle de 1853 d’Herman Melville) et un couplage avec La Voix humaine prolongeant une réflexion sur la solitude.

Les promesses sont en grande partie exaucées. La gageure de faire un opéra sur un personnage qui n’agit pas (la célèbre phrase de Bartleby, I would prefer not to, est plusieurs fois répétée) et qui littéralement refuse le travail jusqu’à se laisser mourir, s’incarne dans un livret solide (en anglais) de Sylvain Fort.

Pour animer ce qui ressemble à une intrigue de bureau, les personnages sont fortement caractérisés et l’actualisation (le bureau de notaires est remplacé par un cabinet d’affaires à Wall Street tenu par une femme) s’avère habile et plaisante. Avec ce Bartleby immobile et lunaire, on songe à d’autres personnages de l’opéra en marge de la société, tels Peter Grimes, Wozzeck, ou Perela chez Dusapin.

La mise en scène de Vincent Boussard vivifie joliment ce cabinet d’avocats, à la manière d’un opéra-bouffe tout en lançant des clins d’œil surréalistes. Grande triomphatrice de l’ouvrage, la musique de Benoît Mernier séduit dès les premières mesures. Le compositeur wallon s’éloigne ici de la verve ironique de son maître Boesmans pour s’appuyer sur une orchestration très colorée, renvoyant à Dukas ou Janáček.

Toutefois, c’est peut-être dans cette vision hédoniste que ce portrait d’un homme qui refuse de se mêler aux hommes touche ses limites. Certes, Bartleby rejette les conflits et projette une image impénétrable aux autres, mais en choisissant lui-même une musique de l’entre-deux, cochant les cases de tout ce qu’on attend d’une soirée d’opéra agréable, Mernier se condamne à rester dans une forme de surface.

La dimension contestataire et la violence sous-jacente du personnage paraissent ici escamotées, au profit d’une belle étrangeté abstraite. En insistant sur l’existence des personnages plus ordinaires, la mise en scène nous éloigne du mystère de Bartleby. Comme les techniciens que nous apercevons s’agiter lors des changements de scène avec le rideau tombant à hauteur de leurs mollets, nous n’entrapercevrons que des lueurs du mythe de Melville.

Les forces musicales de la maison wallonne séduisent, malgré la direction trop sonore et brusque de Karen Kamensek. En cheffe de cabinet, Patrizia Ciofi témoigne d’une impressionnante présence scénique, tandis que Damien Pass, Santiago Bürgi et Gustave Harmegnies réussissent de drolatiques scribes.

Changement radical d’atmosphère en deuxième partie, avec La Voix humaine. Le drame est ici partout dans ce monologue d’une femme abandonnée ; orchestre et voix rivalisent de contrastes et de passions, d’autant plus puissants qu’Anna Caterina Antonacci brûle les planches.

Laurent VILAREM

Opéra Royal de Wallonie, Liège, 13/05/2026

Benoît Mernier (*1964)
Bartleby, opéra de chambre en un acte
Livret de Sylvain Fort, d’après la nouvelle d’Herman Melville
Création mondiale

Francis Poulenc (1899-1963)
La Voix humaine, tragédie lyrique en un acte
Livret de Jean Cocteau, d’après sa propre pièce

Nouvelle production de l’Opéra de Liège
Chœur & Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège
direction : Karen Kamensek
mise en scène et costumes : Vincent Boussard
décors : Vincent Lemaire
éclairages : Vincent Boussard et Silvia Vacca
vidéo : Nicolas Hurtevent

Avec :
Edward Nelson (Bartleby), Patrizia Ciofi (L’Avocate), Damien Pass (Turkey), Santiago Bürgi (Nippers), Gustave Harmegnies (Ginger Nut), Le garde (Bruno Silva Resende), Anna Caterina Antonacci (Elle), Laurent D’Elia (comédien).