Un mariage en tranches

Les spectateurs enthousiastes du Matrimonio segreto, qui fut, dit-on, bissé dans son intégralité à la création, seraient certainement surpris de voir leur œuvre fétiche occultée deux siècles plus tard par les opéras bouffes de Mozart, bien moins populaires en leur temps. À l’ombre donc des Noces de Figaro, l’opéra de Cimarosa n’en est pas moins un modèle du genre.

Et c’est bien là, sans doute, que le bât blesse, à l’aune de la postérité. Car à l’écouter, le génie de l’Autrichien apparaît plus singulier, plus novateur encore que dans cet absolu auquel l’avait condamné le désintérêt croissant pour ses contemporains, ces Salieri, Martín y Soler, Paisiello et Cimarosa donc, que lui préféraient les Viennois, mais dont la redécouverte, ces dernières années, s’est révélée particulièrement instructive.

Oublions donc Mozart, ou plutôt mettons-le de côté. Et ne nous livrons pas, surtout, à de cruelles comparaisons. Les inévitables similitudes de couleurs, de style ne rendent évidemment pas la chose aisée, mais tentons de nous y plier, faute de quoi l’évidente habileté du compositeur, son sens de la comédie en musique passeraient rapidement pour de la banalité. C’est que la nécessité de rythmer les ensembles s’érige en obstacle à leur variété. Telle teinte piquante, telle tournure qui déjà annonce Rossini est phagocytée par l’absence de continuité dramatique et musicale.

Alors, oui, prenons l’œuvre pour ce qu’elle est, une juxtaposition de numéros bien troussés, et qui exige des talents confirmés – un vrai piège en somme pour de jeunes chanteurs, sous ses airs innocents, allègres. D’abord par sa longueur, que la mise en scène de Christophe Gayral accuse, victime d’une fausse bonne idée.

Bien qu’assez anonyme, la transposition dans les années 1950 fonctionne, animée par des références cinématographiques acidulées – Tati, Demy, certes peu identifiables pour qui ne lirait pas le programme. Mais le découpage systématique des scènes du I en séquences séparées par des précipités appesantit l’action lorsqu’elle devrait rebondir. Le morne couloir du II, ses portes qui claquent peu produisent peu ou prou les mêmes effets, en situations redondantes certes imputables au livret même.

Il est vrai aussi que les membres de l’Opéra Studio peinent à habiter cet espace, et jusqu’à leurs gestes, convenus, maladroits – les dix jours qui séparaient la première de la deuxième représentation s’érigeant tel un obstacle supplémentaire. Eve-Maud Hubeaux seule, dans le rôle de Fidalma, veuve bien verte encore, tire véritablement son épingle du jeu. Vingt-deux ans, une authentique présence, et un beau mezzo à l’aigu aisé. À suivre.

Les autres voix sont jolies, souvent – même si le Geronimo d’Andrey Zemskow perd un creux bien artificiel dès lors qu’il détache le menton de la poitrine –, impersonnelles aussi. L’italien est hésitant – Xin Wang, Paolino –, le style malmené par défaut de tenue – Anaïs Mahikian, Carolina. Le tout vaut à peine mieux que l’ensemble des parties, et laisse un sentiment d’inaboutissement.

À la baguette comme au pianoforte, Roland Böer se démène pourtant, moins roide, plus imaginatif que dans les Noces de Figaro la saison passée, et même spirituel, poétique dans son continuo. Il n’en faut pas moins pour arracher à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, comme souvent peu concerné, routinier, outrageusement vibré, un semblant de vivacité. Dans le dernier Finale, les musiciens semblent enfin séduits. C’est un peu tard.

Mehdi MAHDAVI

L’Illiade, Illkirch, 03/05/2010

Domenico Cimarosa (1749-1801)
Il Matrimonio segreto, dramma giocoso per musica en deux actes (1792)
Livret de Giovanni Bertati.

Orchestre philharmonique de Strasbourg
direction et pianoforte : Roland Böer
mise en scène : Christophe Gayral
décors : Camille Duchemin
costumes : Cidalia Da Costa
éclairages : Christian Pinaud

Avec :
Andrey Zemskov (Signor Geronimo), Anaïs Mahikian (Carolina), Anneke Luyten (Elisetta), Eve-Maud Hubeaux (Fidalma), Xin Wang (Paolino), Olivier Déjean, en alternance avec Jean-Gabriel Saint-Martin (Comte Robinson).


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