Sonate méphistophélique

Avec Arcadi Volodos, le thème principal du Molto moderato e cantabile de la Sonate en sol majeur « Fantaisie » de Schubert sonne comme une musique qui aurait déjà commencé. Une antienne consolatrice déclinée sur tous les tons par la grâce d’un toucher sans égal aujourd’hui. S’étendant sur près de la moitié de la durée de l’œuvre, ce mouvement atteint l’indicible au point de se suffire à lui-même. D’une certaine manière, l’impact émotionnel que produit ce jeu aux mille nuances contribue au déséquilibre.

L’Andante semble une prolongation presque affadie, bien qu’encore merveilleuse par la manière dont Volodos travaille les enchaînements tandis que le trio du Menuetto sonne comme la musique d’une enfance évanouie. Le dernier mouvement, avec toutes ses récapitulations, tient du miracle par sa légèreté qui progressivement s’apparente à un mirage, jusqu’à ce que la musique revienne au silence.

Le pianiste revient après l’entracte pour cette partie consacrée à Chopin qui fait figure d’événement. Il enchaîne sans pause les morceaux. L’avantage de ne pas être déconcentré par les applaudissements mais aussi l’impression que les trois mazurkas semblent prises dans un même filet de l’abstraction. L’Opus 41 n° 2 en perd même tout caractère dansé. Avec le Prélude en ut#, le piano vibre davantage et les couleurs reviennent. Un usage ensorcelant de la pédale produit des effets harmoniques supplémentaires, au point qu’on songe alors à Scriabine. Toujours sans pause, l’introduction de la Sonate « Funèbre » subjugue par sa beauté plastique.

Volodos sonde les abysses sur la gauche du clavier avant que la lumière ne jaillisse. Ce Chopin est traversé par des puissances antagonistes, entre l’enfer et un salut extatique. Le chant et les enchaînements ressemblent ici à ceux de Liszt. Le retour des thèmes porte la marque d’une obsession douloureuse. La Marche funèbre sombre dans une tristesse au tragique diablement élégant. Quant au dernier et énigmatique dernier mouvement qu’on a entendu ici même encore plus librement interprété par Trifonov, il laisse penser que Méphisto a gagné.

Un fort malvenu en termes de climat musical Intermezzo en mib majeur op. 117 de Brahms ouvre une formidable série de bis. Le chromatisme du Prélude en ré mineur op. 40  n° 3 de Liadov s’avère tellement plus heureux dans son ambiguïté, avant que Volodos ne déchaîne les rythmes et les couleurs dans sa version ultra-augmentée des Variations sur un thème de Carmen d’Horowitz. Retour à la poésie avec la Caresse dansée op. 57 n° 2 de Scriabine. Le pianiste russe prend congé comme souvent avec le Paysage triste de son cher Mompou, dont il pare les harmonies en mage du piano qu’il est.

Thomas DESCHAMPS

Philharmonie, Paris, 12/05/2026

Franz Schubert (1797-1828)
Sonate en sol majeur n° 18 « Fantaisie », D. 894 (1826)

Frédéric Chopin (1810-1849)
Mazurka en si mineur, op. 33 n° 4 (1837)
Mazurka en mi mineur, op. 41 n° 2 (1839)
Mazurka en fa mineur, op. 63 n° 2 (1846)
Prélude en ut# mineur, op. 45 (1841)
Sonate n° 2 en sib mineur « Funèbre », op. 35 (1839)

Arcadi Volodos, piano