Otello, envers et contre tout

Cette représentation du 29 septembre a bien failli ne pas avoir lieu. En cette journée de grève nationale, Matthieu Dussouillez négocia jusqu’aux dernières minutes, jusque dans la fosse, pour permettre au spectacle d’être maintenu. Lorsqu’il paraît finalement sur scène, c’est pour saluer une soirée sauvée malgré un orchestre amputé d’une partie de son effectif. Une situation qui aurait pu fragiliser la représentation. Elle en fournit au contraire l’une de ses plus belles surprises.

Reprise par Franciska Éry, la mise en scène de Ted Huffman n’a guère gagné en relief depuis sa création strasbourgeoise. On retrouve cet espace nu, propre, fonctionnel, ces costumes contemporains et cette manière de laisser les situations se déployer sans jamais vraiment les creuser. Tout semble à sa place, mais rien ne déborde. Même lorsque jalousie et violence devraient faire exploser le cadre, pas une table n’est renversée, pas un verre ne se brise.

La direction d’acteurs reste minimale, comme si l’épure tenait lieu d’analyse psychologique. Or, Otello réclame précisément que quelque chose se fissure, puis s’effondre. Ici, il ne se passe finalement pas grand-chose. Morne plaine, pour paraphraser Hugo.

La surprise vient ici d’un plateau sensiblement plus cohérent qu’à Strasbourg. Samuel Sakker n’entre pas immédiatement dans toute la plénitude du rôle-titre. Dès l’Esultate!, l’aigu paraît prudent, comme si le ténor devait encore prendre la mesure d’une écriture redoutable. Mais la voix gagne progressivement en assise et en liberté à mesure que le soupçon s’installe. Surtout, les dernières scènes révèlent un interprète autrement habité : la fin est remarquable de sensibilité, de présence et de justesse, loin de toute démonstration.

Yaritza Véliz impose une Desdemona de très belle qualité vocale, portée par une ligne souple, une émission lumineuse et un chant capable de préserver la douceur sans perdre en projection. On aimerait précisément que la scène la pousse davantage dans ses retranchements, qu’elle oblige cette qualité de chant à se transformer en présence dramatique plus âpre. La matière est là ; la mise en scène se contente de l’exposer.

Daniel Scofield compose un Iago correct, mais de surface vocale plus limitée. Le timbre et la projection ne donnent pas toujours au personnage l’autorité ni la noirceur qu’exige son entreprise de destruction. Autour d’eux, Joel Prieto en Cassio, Marie-Juliette Ghazarian en Emilia et les autres seconds rôles forment un ensemble homogène, tandis que les chœurs apportent au drame l’impact collectif nécessaire.

Mais c’est surtout Giulio Cilona qui transforme la soirée. À la tête d’un orchestre incomplet, il refuse toute prudence de circonstance. Sa direction fait entendre des intentions, des lignes, des plans sonores, mais aussi de véritables paysages expressifs. Là où la scène reste désespérément lisse, la fosse creuse, colore, inquiète, relance. La tension naît du mouvement même de la partition et de la manière dont le chef en organise les flux sans céder à l’effet. Que ce travail conserve une telle précision dans des conditions aussi particulières force l’admiration. Ce soir, le véritable drame est dans la fosse.

David VERDIER

Opéra, Nancy, 29/09/2026

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Otello, opéra en quatre actes (1887)
Livret d’Arrigo Boito, d’après William Shakespeare

Chœurs de l’Opéra national de Nancy-Lorraine & de l’Opéra national du Rhin
Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine
direction : Giulio Cilona
mise en scène & scénographie : Ted Huffman
costumes : Astrid Klein
éclairages : Bertrand Couderc
préparation des chœurs : Virginie Déjos

Avec :
Samuel Sakker (Otello), Yaritza Véliz (Desdemona), Daniel Scofield (Iago), Joel Prieto (Cassio), Sulkhan Jaiani (Lodovico), Marie-Juliette Ghazarian (Emilia), Grégoire Mour (Roderigo), Yong Kim (Montano), Marco Gemini (Un araldo).