Mithridate phtalocyanine

Parce que le royaume du Pont, sous le règne de Mithridate VI, souverain furieusement anti-romain, englobait l’actuelle Crimée, il aurait été aisé, sinon convenu, de transposer le premier opera seria de Mozart en plein conflit opposant la Russie à l’Ukraine, et à une bonne partie du monde censément libre.

Emmanuelle Bastet a fait un choix opposé, et heureux, celui de l’abstraction. Pour mieux révéler les jalousies et les rivalités au sein d’un carré amoureux, où un père et ses deux fils, le premier haï car traître à sa patrie, le second fidèle à son pays et donc aimé, sont épris de la même femme, qui ne brûle que pour le cadet.

Avec ses escaliers entre Piranesi et Escher, dont le mouvement ne se substitue jamais à une direction d’acteur précise et sensible, la scénographie de Tim Northam en est le parfait écrin, immergeant, grâce aussi aux lumières subtilement sculptées dans l’obscurité par François Thouret, les personnages dans les mille nuances du bleu phtalocyanine – terme aussi technique que poétique, et qu’il convient dès lors de citer, mieux, de divulguer.

L’ouvrage y gagne une épaisseur dramatique qui ne va pas de soi, tant Mozart s’ingénie d’abord, pour sa première commande lyrique en Italie, à éclabousser, tant le public milanais que ses interprètes, forcément imbus de leur virtuosité, de son génie précoce – il n’a alors que 14 ans –, avec une suite d’airs tous plus acrobatiques les uns que les autres.

Le premier défi de Mitridate est d’ailleurs de réunir une distribution en mesure d’en surmonter les difficultés. Avec cinq prises de rôles sur sept, le plateau montpelliérain n’est souvent pas loin de l’exploit. La tessiture de Farnace est certes trop basse pour Hongni Wu, qui ne cherche cependant pas à contrefaire les couleurs de l’alto qu’elle n’est pas. Au point, dans le sublime repentir de Già dagli occhi, de manquer de matière pour soutenir un phrasé distingué.

Si le grave n’est pas non plus son fort, Levy Sekgapane assume les incessants sauts de registres du rôle-titre avec un panache culminant sur les cimes, tantôt éthérées, tantôt éclatantes d’un ambitus décidément insensé, sans jamais perdre le mordant d’une déclamation souveraine.

L’émission flûtée de Key’mon Murrah, qui laisserait pantois si on n’avait pas déjà découvert ce contre-ténor prodige voici quelques semaines à Toulouse en Sesto dans Giulio Cesare, tend à estomper les mots de Sifare. Mais comment résister à ce chant en apesanteur, à propos duquel Philippe Jaroussky n’a pas tort d’évoquer une morbidezza dans les aigus qui peut rappeler Leontyne Price ?

Tandis que l’Ismene de Lauranne Oliva, Aspasia à Lausanne, l’emporte par la qualité du timbre et la sérénité du souffle, Marie Lys s’impose en héroïne tragique grâce à une agilité pugnace, que le redoutable Al destin che la minaccia cueille à froid, et une tension de la ligne qui compense dans Pallid’ombre une sonorité parfois ténue.

Constamment attentif au plateau, mais non moins au souffle d’ensemble de la partition, Philippe Jaroussky sait, ici comme ailleurs, jouer des nuances délicates que lui accorde l’Orchestre national Montpellier Occitanie pour que la voix demeure, jusque dans ses fragilités mises à nu, le premier vecteur de l’expression musicale.

Mehdi MAHDAVI

Opéra Comédie, Montpellier, 08/04/2025

Wolfgang Amadeus Mozart (1756–1791)
Mitridate, Rè di Ponto, opera seria en trois actes KV 87 (74a) (1770)
Livret de Vittorio Amedeo Cigna-Santi d’après Mithridate de Racine

Orchestre national Montpellier Occitanie
direction : Philippe Jaroussky
mise en scène : Emmanuelle Bastet
décors et costumes : Tim Northam
éclairages : François Thouret

Avec :
Levy Sekgapane (Mitridate), Marie Lys (Aspasia), Key’mon Murrah (Sifare), Hongni Wu (Farnace), Lauranne Oliva (Ismene), Remy Burnens (Marzio), Nicolò Balducci (Arbate).