Magies enfantines

Récital des pianistes Martha Argerich et Nelson Goerner dans le cadre de Piano**** à la Philharmonie de Paris.

Dans le cadre de Piano****, Martha Argerich et Nelson Goerner offrent un récital mémorable où le Beethoven de la Grande Fugue et le Ravel vertigineux de La Valse encadrent des œuvres destinées aux enfants et célébrant l’esprit d’émerveillement. Sans ostentation, leur complicité porte au sommet la poésie de Ma mère l’oye.

Philharmonie de Paris – 10 novembre 2025 – Thomas Deschamps

La soirée rend hommage à Maurizio Pollini, qu’André Furno, fondateur de Piano****, avait soutenu dès 1971 en le programmant au Théâtre des Champs-Élysées. D’un premier concert timide devant 600 personnes naquit une aventure parisienne exceptionnelle : plus de quatre-vingt-cinq concerts au cours de trente-sept ans. Ce soir, un programme de salle très fourni retrace cette histoire, même si aucun lien direct n’unit Pollini aux artistes présents ou aux œuvres jouées. Peu importe : l’occasion d’entendre Martha Argerich et Nelson Goerner suffit à justifier la fête.

Les deux Argentins ouvrent la soirée avec la monumentale Grande Fugue de Beethoven, entendue ici dans la version pour deux pianos réalisée par le compositeur lui-même. Ils en offrent une lecture ardente et parfaitement lisible, d’une intensité dramatique qui ne sombre jamais dans la dureté. Le dialogue constant, la précision rythmique et la clarté structurelle permettent aux sujets de s’enchaîner avec une vitalité irrésistible, jusqu’à une résolution baignée de lumière.

Ils poursuivent à quatre mains avec la Sonate en ut majeur de Mozart. Goerner y prend les lignes supérieures tandis qu’Argerich se réserve le médium et le grave. L’ensemble déploie une légèreté habitée, une entente immédiate, notamment dans le premier mouvement. L’Andante s’étire avec délicatesse, puis l’Allegretto final, façon boîte à musique, explose dans un humour partagé.

Après l’entracte, le Concertino pour deux pianos de Chostakovitch apporte son mélange de fantaisie, de sarcasme et de gravité. Écrite pour le fils du compositeur, cette pièce joue sur les contrastes et sur une virtuosité ludique dont les deux interprètes se délectent, jusqu’à une chute finale en pirouette.

Le sommet émotionnel du récital survient avec Ma mère l’oye de Ravel. À deux sur le même clavier, Argerich et Goerner semblent atteindre une forme d’alchimie. Chaque pièce devient un conte murmuré directement à chacun des 2500 spectateurs, serrés jusque sur la scène. Sauf la virevoltante Laideronnette, l’ensemble s’étire dans des tempi lents qui permettent à la couleur de fleurir, jusqu’à une poésie suspendue, presque irréelle.

La Valse de Ravel conclut le programme avec un mélange de panache et d’élégance féline. Devant un public debout, les artistes offrent deux bis : En bateau, tiré de la Petite suite de Debussy, puis le final de la Sonate pour piano à quatre mains en ré majeur K. 381 de Mozart.

Philharmonie de Paris – 10 novembre 2025 – Thomas Deschamps

Programme :
Ludwig van Beethoven – Grande Fugue pour deux pianos, op. 134 (1825)
Wolfgang Amadeus Mozart – Sonate en ut majeur pour piano à quatre mains, K. 521 (1787)
Dimitri Chostakovitch – Concertino pour deux pianos, op. 94 (1953)
Maurice Ravel – Ma mère l’oye (1910) ; La Valse (1920)

Interprètes :
Martha Argerich, piano
Nelson Goerner, piano


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