Si certains continuent à douter de la légitimité du Châtelet à produire des comédies musicales, les réussites de Jean-Luc Choplin dans ce répertoire semblent lui donner raison. Après A Little Night Music, il rend un nouvel hommage au grand compositeur et lyricist américain Stephen Sondheim avec la création française de Sweeney Todd, thriller musical inclassable et désopilant.
Création française de Sweeney Todd de Stephen Sondheim dans une mise en scène de Lee Blakeley et sous la direction de David Charles Abell au Théâtre du Châtelet, Paris.
Bassement commerciale ou délicieusement sophistiquée, bruyamment actuelle ou savamment désuète, la comédie musicale a conquis les faveurs du public français, longtemps récalcitrant. Elle n’en reste pas moins un genre mal connu, considéré avec méfiance, voire mépris par ceux qui cherchent à tout prix à la comparer à d’autres formes de théâtre musical, qu’elle ne cherche d’ailleurs pas à contrefaire. Car c’est lui faire un bien mauvais procès que de la juger à l’aune de l’opéra. Les Orphée de Broadway – Rodgers et Hammerstein II, Lerner et Loewe, Stephen Sondheim, etc. – ont-ils jamais prétendu rivaliser avec Mozart, Verdi, Wagner ou Puccini ?
On est las donc d’entendre nos confrères, moue blasée et oreilles bouchées par les préjugés, déclarer au moindre accord : « Pas la moindre musique là-dedans… » Et de s’insurger sur les méfaits d’une sonorisation forcément assourdissante. Si certains d’entre nous ont su se découvrir un goût plus ou moins avoué pour le musical, à moins qu’ils ne l’aient cultivé avant même que Paris ne s’en entiche, il est permis de douter de la capacité d’un critique spécialisé dans la musique dite savante à évaluer un genre quand il ne le subit que par obligation.
Fallait-il seulement laisser entrer le loup dans la bergerie ? La Ville de Paris a-t-elle pour mission de subvenir à des divertissements importés d’outre-Atlantique, plutôt que d’en abandonner le profit lucratif à des entreprises privées rénovant certains des plus prestigieux théâtres d’Europe à grands frais ? Sans doute Les Misérables auraient-ils davantage eu leur place à Mogador qu’au Châtelet. Mais de fastueuses productions en langue originale de The Sound of Music et My Fair Lady ne valent-elles pas mieux qu’une piteuse Norma, qu’un énième Barbier de Séville ou que les délires plastico-œcuméniques d’Oleg Kulik sur les chefs-d’œuvre de la musique sacrée ?
Après les merveilleuses – et trop peu nombreuses – représentations de A Little Night Music, Jean-Luc Choplin persiste et signe en présentant durant un mois la création française de Sweeney Todd de Stephen Sondheim. Musical pour le moins déroutant, par son sujet éminemment sanguinolent d’abord : dans le Londres de la révolution industrielle, un barbier envoyé au bagne pour avoir épousé une trop belle femme se venge en égorgeant ses victimes, dont la chair est accommodée en tourtes pétries de bon sens par Mrs. Lovett. Mais surtout parce que sa forme s’écarte des canons d’un genre strictement codifié.
À l’alternance habituelle entre songs et dialogues, Sondheim oppose un flux musical quasi continu par l’emploi des underscores, c’est-à-dire du mélodrame, où le texte parlé se superpose à la partition orchestrale. Il place par ailleurs l’action à distance avec les reprises en chœur de la Ballade de Sweeney Todd. Comme si le compositeur avait voulu brouiller les pistes à ces « gens qui aiment les catégories ».
Dans un décor qui pourrait rendre hommage à la forge de Mime selon Patrice Chéreau et Richard Peduzzi, la mise en scène de Lee Blakeley est aussi spectaculaire dans la peinture sociale qu’intimiste dans les relations entre des personnages prisonniers d’une métropole avide de chair. Thriller musical cinématographique autant que lyrique, Sweeney Todd suscite moins l’épouvante qu’une émotion sincère et des éclats de rire, par l’accumulation des cadavres et l’amoralité joyeuse de Mrs. Lovett.
Dans ce rôle écrit pour Angela Lansbury, Caroline O’Connor mène le jeu avec une virtuosité physique et vocale ébouriffante, d’une énergie explosive qui contraste avec le physique massif, le regard buté et le timbre ample, sombre, du barbier meurtri plus que démoniaque de Rod Gilfry.
Très opératique, le reste de la distribution est à l’avenant, avec une mention spéciale pour trois ténors : le Bailli Bamford long comme un jour sans pain de John Graham-Hall, le Pirelli buffo rossinien de David Curry et le Toby sincèrement touchant de Pascal Charbonneau.
À la tête de l’Ensemble Orchestral de Paris, auquel l’Orchestre Pasdeloup succédera à partir du 11 mai, David Charles Abell révèle l’art des orchestrations de Jonathan Tunick, dont les harmonies cauchemardesques parachèvent l’hommage de Stephen Sondheim à Bernard Herrmann, maître de la musique de film.
Mehdi MAHDAVI
Théâtre du Châtelet, Paris, 29/04/2011
Stephen Sondheim (*1930)
Sweeney Todd, the Demon Barber of Fleet Street, thriller musical en deux actes (1979)
Livret de Hugh Wheeler d’après la pièce de Christopher Bond, lyrics du compositeur
Chœur du Châtelet
Ensemble Orchestral de Paris
direction : David Charles Abell
mise en scène : Lee Blakeley
décors et costumes : Tanya McCallin
chorégraphie : Lorena Randi
éclairages : Rick Fischer
Avec :
Rod Gilfry (Sweeney Todd), Caroline O’Connor (Mrs. Lovett), Rebecca Bottone (Johanna), Nicholas Garrett (Anthony Hope), Jonathan Best (le Juge Turpin), John Graham-Hall (le Bailli Bamford), Rebecca de Pont Davies (la Mendiante), David Curry (Pirelli), Pascal Charbonneau (Tobias Ragg), Damian Thantrey (Mr. Jonas Fogg)
