Reprise à l’Opéra Bastille du Hamlet d’Ambroise Thomas, dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski étrennée en 2023 avec Ludovic Tézier dans le rôle-titre. Donnée dans la version pour ténor avec John Osborn en fils du roi du Danemark et l’hallucinante Adela Zaharia en Ophélie, la production donne à l’ouvrage une profondeur que sa musique n’atteint pas toujours.
Reprise de Hamlet de Thomas dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski et sous la direction de Michael Schønwandt à l’Opéra de Paris.
Warlikowski n’a guère besoin de temps pour installer son monde. De hautes grilles entre clôture monastique et hôpital psychiatrique, avec quelques touches de rouge et de vert contaminant un univers grisâtre. Les silhouettes se déplacent avec lenteur, comme dans un rêve halluciné avec un chœur qui devient lui-même une communauté de fous dont un geste, un tic, un regard détache soudain un individu avant qu’il ne replonge dans la masse.
On reconnaît immédiatement le lexique du metteur en scène et de ses complices habituels, Małgorzata Szczęśniak aux décors et costumes, Felice Ross aux lumières, Denis Guéguin à la vidéo… mais rarement leurs signes auront paru aussi organiquement liés au drame.
Le spectacle se construit comme une vaste remémoration. Hamlet et Gertrude apparaissent d’abord vieillis, enfermés dans l’asile, puis « vingt ans plus tôt » ouvre le long retour en arrière. Gertrude, en fauteuil roulant, regarde Les Dames du bois de Boulogne de Bresson. Moins citation cinéphile que possible miroir d’un désir blessé, d’une femme qui manipule les amours d’un couple plus jeune et d’une vengeance devenue incontrôlable.
Le metteur en scène polonais pousse encore l’ambiguïté œdipienne en faisant se glisser Hamlet dans le lit de sa mère tandis que le Spectre du père concentre sur lui une esthétique entre nostalgie et terreur. Laurent Naouri, acteur remarquable, compose un clown blanc au regard fou, prolongé d’ongles-griffes, comme si ce symbole de l’enfance devenait à son tour une menace.
Le solo de saxophone du Meurtre de Gonzague, formidable audace de Thomas pour 1868, prolonge cette étrangeté au moment où la scène bascule dans une inquiétante pantomime peuplée de silhouettes noires. À la fin, après la mort d’Ophélie dans sa baignoire, Hamlet paraît à son tour grimé en clown blanc. En accomplissant la vengeance paternelle, il est devenu son père. Le Spectre revient le couronner, mais trop tard, devant un homme déjà moribond. Gertrude vieillie réapparaît alors dans son fauteuil devant la fin du film de Bresson. La boucle est refermée.
Le choix de la version pour ténor accentue encore cette fragilité. Thomas avait d’abord conçu Hamlet pour cette tessiture avant de réécrire le rôle pour le baryton Jean-Baptiste Faure à la création. John Osborn, qui l’a déjà chanté en concert à Montpellier puis sur scène à Turin l’an dernier, impose un personnage très différent de celui de Ludovic Tézier en 2023. Moins naturellement sombre, plus vulnérable, mais remarquable en tous points, avec un français et un phrasé à leur sommet.
Adela Zaharia est une Ophélie hallucinante, plus saisissante encore que Lisette Oropesa. Clémentine Margaine campe une Gertrude sanguine et charnelle, Jean Teitgen un Claudius pétri d’amertume et de blessures. Julien Henric convainc pleinement en Laërte et le chœur est magnifique.
Michael Schønwandt obtient enfin de l’Orchestre de l’Opéra de Paris une matière somptueuse, ample et opulente, capable aussi d’une précision acide et d’une véritable amertume des timbres. De quoi servir au mieux une partition richement orchestrée et souvent efficace, mais dont l’habileté paraît parfois mince face au vertige shakespearien que Warlikowski, lui, réussit à faire remonter à la surface.
David VERDIER
Opéra Bastille, Paris, 21/09/2026
Ambroise Thomas (1811-1896)
Hamlet, opéra en cinq actes (1868)
Livret de Jules Barbier et Michel Carré, d’après William Shakespeare
Version pour ténor
Chœur et Orchestre de l’Opéra national de Paris
direction : Michael Schønwandt
mise en scène : Krzysztof Warlikowski
décors & costumes : Małgorzata Szczęśniak
éclairages : Felice Ross
vidéo : Denis Guéguin
préparation des chœurs : Ching-Lien Wu
Avec :
John Osborn (Hamlet), Adela Zaharia (Ophélie), Clémentine Margaine (Gertrude), Jean Teitgen (Claudius), Julien Henric (Laërte), Laurent Naouri (Le Spectre du roi défunt), Manase Latu (Marcellus), Vartan Gabrielian (Horatio), André Heyboer (Polonius), Morgan-Andrew King (Premier fossoyeur), Bergsvein Toverud (Deuxième fossoyeur).
