La tragédie prend l’eau

Il est des spectacles que le temps patine et d’autres qu’il condamne. Le Macbeth mis en scène à Rouen par Ambre Kahan appartient résolument à la seconde catégorie avec cette Écosse de convention peuplée de kilts, tartans, cottes de maille et épées brandies, tandis que certains mouvements de troupe semblent échappés du Sacré Graal des Monty Python. Les sorcières, créatures vaguement marines, arborent sur le visage ou la poitrine de grands miroirs ovales évoquant des masques de plongée.

La forteresse minérale imaginée avec Anne-Sophie Grac, peu à peu gagnée par la boue et la nature, pourrait avoir sa force. Mais l’image se surcharge. Une large part de l’action se déroule derrière des tulles où apparaissent paysages brumeux et fragments de la Chute des âmes damnées de Rubens. Mais leur usage finit par éloigner le théâtre au point qu’on entend parfois les chanteurs davantage qu’on ne les voit… sans parler d’un cheval bien réel qui traverse la scène, présence aussi bruyante qu’inutile.

Lady Macbeth règne sur un mausolée celte hérissé de tibias et de crânes, précédée de flammes. Sa robe blanche se souille dans la boue, symbole appuyé d’une corruption morale dans laquelle Macbeth finit, littéralement, par s’enliser. Le reste relève d’une heroic fantasy sans second degré. Lorsque Macduff paraît avec la tête coupée de Macbeth, un rire parcourt la salle : la tragédie a définitivement perdu la partie.

Annoncé souffrant, Aleksei Isaev sauve pourtant beaucoup du rôle-titre. Un voile persistant sur l’émission le contraint à la prudence et limite parfois l’expansion de la ligne, mais le baryton conserve une projection solide et un phrasé tenu. On sent une voix ménagée, jamais poussée ; cette retenue finit même par convenir à un Macbeth gagné de l’intérieur par le doute et la peur.

Ekaterina Sannikova prend le chemin inverse. Sa Lady Macbeth cherche l’impact, le volume, la morsure, quitte à durcir l’aigu jusqu’à la stridence. L’instrument possède métal et puissance, mais les passages de un registre restent parfois abrupts et la ligne perd de sa netteté. Surtout, la scène du somnambulisme réclamerait davantage de trouble et de demi-teintes. Abordée dans la continuité d’une incarnation très extérieure, elle manque de ce vertige suspendu où le personnage devrait se fissurer.

Peixin Chen offre à Banco une assise bienvenue. La voix, ample, fermement projetée et homogène, possède la densité nécessaire sans céder à l’effet. Son chant, plus simplement conduit, apporte l’une des présences les plus convaincantes de la soirée. Matteo Roma donne à Macduff une présence franche et directe. Le chœur répond avec engagement et cohésion, sans toujours trouver toute la netteté et le relief souhaitables.

Dans la fosse, Pierre Dumoussaud peine à rendre à la partition son inquiétude et ses contrastes. Cuivres ternes, cordes en manque de chant, dynamiques souvent maintenues trop haut : les équilibres avec le plateau s’en trouvent régulièrement menacés. À une scène qui surcharge les signes répond une direction qui peine à dégager les lignes. Ce Macbeth avait besoin d’ombre, de trouble et de nerf, mais il accumule surtout les images, jusqu’à en perdre la tragédie.

David VERDIER

Opéra, Rouen, 25/09/2026

Giuseppe Verdi (1813-1901)
Macbeth, opéra en quatre actes (1847)
Livret de Francesco Maria Piave et Andrea Maffei d’après Shakespeare

Chœur accentus / Chœur de l’Opéra national de Bordeaux
Orchestre Normandie Rouen
direction : Pierre Dumoussaud
mise en scène : Ambre Kahan
décors : Anne-Sophie Grac
costumes : Colombe Lauriot-Prévost
éclairages : Zélie Champeau
vidéo : Nicolas Morgan

Avec :
Aleksei Isaev (Macbeth), Ekaterina Sannikova (Lady Macbeth), Peixin Chen (Banco), Matteo Roma (Macduff), Néstor Galván (Malcolm), Irina Sherazadishvili (Suivante de Lady Macbeth), Lysandre Châlon (Un Médecin, Un Héraut, Un Domestique, Une Apparition), Jean Aloïs Belbachir (Duncan).