Grandeur et misère hippomobile de Manon

Barrie Kosky achève sa traversée puccinienne, débutée à Zurich en 2014 par La Fanciulla del West, et qu’il a poursuivie en montant La Bohème au Komische Oper de Berlin, puis Tosca, Turandot et Il Trittico à l’Opéra d’Amsterdam, là où elle avait commencé, avec Manon Lescaut.

Le « minimaliste extravagant », ainsi que le metteur en scène australien se définit lui-même, est certes toujours à l’œuvre dans le premier grand succès du compositeur, sans toutefois rallumer dans ce « chef-d’œuvre imparfait » – c’est lui qui le dit – l’étincelle qui embrasait avec la force de l’évidence certaines des précédentes étapes de ce parcours.

Tout réalisme est évidemment exclu dans cette approche qui pour le chœur convoque les masques et les couleurs vives du vestiaire de James Ensor. Comme pour faire ressortir le destin des protagonistes, pris dans l’engrenage de l’inconséquence de l’héroïne, sur un fond onirique basculant dans le cauchemar qui leur sera fatal.

À chacun des actes, la nudité du plateau est rompue par le stationnement d’une voiture hippomobile, conduite par un cocher à tête de mort : diligence à Amiens, carrosse d’apparat – un trône en vérité, pour celle dont Geronte a fait une reine – à Paris, cage au Havre, avant une misérable carriole privée de chevaux en Amérique.

S’il n’en faut pas davantage pour symboliser sans la moindre ambivalence l’ascension et la chute de Manon Lescaut, l’ensemble laisse une impression un peu simpliste, dès lors que la direction d’acteurs n’atteint pas le degré de fulgurance dont Barrie Kosky est coutumier, tant elle paraît entravée par les limites des chanteurs principaux sur le plan théâtral.

À cet égard, le ramage se rapporte en quelque sorte au plumage. Passées les roucoulades de Tra voi, belle, brune e bionde, Saimir Pirgu s’évertue, avec une efficacité manifeste, à tenir son rang de ténor latin prodigue d’éclats, que l’acoustique de la bonbonnière zurichoise flatte parfois jusqu’à la saturation. Il n’est cependant pas certain que Des Grieux ne le mette pas en danger, en poussant, au IV surtout, son lirico dans ses retranchements.

Rien de tel avec Elena Stikhina, dont le jeu pataud s’accorde à l’indifférence que son phrasé languissant manifeste vis-à-vis de la diction, consonnes et voyelles noyées dans un flot vocal de toute beauté. N’était la faiblesse toute relative du bas-médium, pour lequel la soprano russe n’a jamais recours, à l’inverse d’Anna Netrebko qui en abuse, aux résonances de poitrine, le timbre éblouit en effet par sa lumière pulpeuse, que les affres censément ressenties par le rôle-titre ne troublent – et encore – qu’in extremis.

Individuellement – mention à Daniel Norman, Edmondo accrochant d’emblée l’oreille, et à Tomislav Jukić, lampionaio travesti et rebaptisé Ninetta parmi les prostitués du III – aussi bien que collectivement, les comprimari valent bien mieux que le Lescaut de Konstantin Shushakov qui, s’il parvient à susciter l’antipathie attendue, est d’abord anodin.

Musicalement, le meilleur vient dès lors de la fosse. Éruptif, effusif même, tout en variant les atmosphères, Marco Armiliato cultive, au risque parfois du clinquant, la luxuriance que la virtuosité du Philharmonia Zürich mérite et appelle.

Mehdi MAHDAVI

Opernhaus, Zürich, 06/03/2025

Giacomo Puccini (1858-1924)
Manon Lescaut, drame lyrique en quatre actes (1893)
Livret de Luigi Illica, Domenico Oliva et Marco Praga, d’après l’ouvrage (1731) de l’abbé Prévost

Chor der Oper Zürich
Philharmonia Zürich
direction : Marco Armiliato
mise en scène : Barrie Kosky
décors : Rufus Didwiszus
costumes : Klaus Bruns
éclairages : Franck Evin
préparation des chœurs : Ernst Raffelsberger

Avec :
Elena Stikhina (Manon Lescaut), Konstantin Shushakov (Lescaut), Saimir Pirgu (Il Cavaliere Des Grieux), Shavleg Armasi (Geronte di Ravoir), Daniel Norman (Edmondo), Valeriy Murga (L’oste), Siena Licht Miller (Un musico), Álvaro Diana Sanchez (Il maestro di ballo), Tomislav Jukić (Ninetta), Samson Setu (Un comandante).