Nonobstant des choix acoustiques discutables vu les spécificités de la Philharmonie, Philippe Jordan, à la tête de son ancienne formation de l’Opéra national de Paris, propose un intègre Requiem de Berlioz où la splendeur sonore est entièrement mise au service d’un esprit liturgique sans concession et où le chant de Pene Pati représente une fragile planche de salut.
Requiem de Berlioz par Pene Pati, les Chœurs et l’Orchestre de l’Opéra de Paris, sous la direction de Philippe Jordan à la Philharmonie de Paris.
En regardant les instrumentistes et les choristes faire leur entrée dans la salle Pierre Boulez, on se rassure sur les intentions de Philippe Jordan. Deux cent trente musiciens pour la Grande messe des morts d’Hector Berlioz devraient garantir une lisibilité que l’œuvre n’a pas toujours, d’autant que l’acoustique de la salle a montré qu’elle pouvait accueillir sans moufter des colosses comme le Veni creator de la Symphonie des mille de Mahler, ou ce même Requiem sous la direction de Mikko Franck en 2018.
Las, passé les premières mesures, très solennelles, le chef lance les masses chorales à plein régime. La puissance indéniablement irrésistible dont ils font preuve régulièrement dans leur maison emplit tout l’espace jusque dans ses moindres recoins. Jordan ne semble pour autant ne pas tenir compte de la réverbération bien plus importante ici porte de Pantin qu’à Bastille et relance sans coup férir le discours alors qu’on attend des silences béants.
Cela sature, grésille et se brouille. D’aucuns diront peut-être que c’est écrit de cette manière. On ne peut s’empêcher de se souvenir que le chef avait ici même compromis la lisibilité des Gurrelieder de Schoenberg, notamment dans la Chasse sauvage pourtant autrement soignée dans son écriture.
Deux choix acoustiques déçoivent quelque peu. Celui de garder à portée de regard les cuivres, qu’on pourrait imaginer plus disséminés dans la salle comme d’autres chefs l’ont tenté dans d’autres partitions, le spectaculaire l’emportant sur les risques de décalages, inévitables de toute manière. Celui beaucoup plus étrange de mettre le ténor Pene Pati à jardin dans ce qu’on nomme le « balcon de la Reine », un espace notoirement peu sonnant.
Pour le reste, l’interprétation ne manque pas de qualités. Jordan obtient de l’orchestre une qualité de concentration exceptionnelle. Les très nombreux accords à large résonance d’une partition qui en regorge forment un immense portique aux colonnes d’une sombre splendeur. Le chef construit un rituel sans concession sans craindre le décousu voulu par le compositeur, tout comme un ton monocorde des chœurs ou la simplicité des marches harmoniques. Jordan, profondément respectueux de l’esprit de l’œuvre, ne fait rien pour séduire.
Ce n’est que petit à petit que la musique triomphe d’une aridité sui generis. L’Offertoire voit le discours s’ouvrir à plus de douceur, les couleurs s’animent (magnifiques trombones !) avant que dans le Sanctus, Pene Pati ne distille un chant presque frêle mais bien timbré, porteur finalement d’une espérance. L’Agnus Dei et la Communion voient le retour de la sobriété jusqu’à l’extinction finale.
Thomas DESCHAMPS
Philharmonie, Paris, 22/05/2026
Hector Berlioz (1803-1869)
Grande messe des morts, op. 5 (1837)
Pene Pati, ténor
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Ching-Lien Wu, cheffe des chœurs
direction, Philippe Jordan
