Biennale 2026 (2) : L’incroyable chaconne

Le compositeur australien Brett Dean a rencontré le Quatuor Belcea en 2001 et joué avec eux des quintettes de Mozart. Plus de vingt ans plus tard, les Belcea lui ont passé commande d’un quatuor qui, hélas, se pare d’une dédicace à la mémoire de Laura Samuel, ancienne second violon et membre fondatrice de l’ensemble, morte en novembre 2024, remplacée par Suyeon Kang.

Les cinq mouvements de A little book of prayers forment une œuvre intéressante et intime à l’écriture en noir et blanc, délicate et presque fantomatique à laquelle on peut reprocher des procédés parfois répétitifs comme d’incessants glissandi et portamenti. Les Belcea ont bien fait de changer l’ordre des œuvres par rapport au programme initialement prévu, tant le Quatuor à cordes n° 2 de Britten sonne d’une eau bien supérieure.

Diamant noir de la production de musique de chambre du Britannique, cette partition est depuis longtemps au répertoire des Belcea. Fort d’un équilibre souverain entre ses quatre membres, l’ensemble en présente une lecture qui laisse sans voix. L’alto de Krzysztof Chorzelski instaure un bourdon dense sur lequel se greffent les violons de Corinne Belcea et Suyeon Kang. Les thèmes se succèdent avec des sautes d’humeur allant jusqu’à la dispersion avant de se réunir derrière les appogiatures du violoncelle d’Antoine Lederlin.

Les sourdines utilisées pendant le Vivace formant le deuxième mouvement n’entravent en rien la violence qui le parcourt comme une révolte inquiète. L’œuvre s’achève avec une magistrale Chaconne, sans doute l’un des sommets du genre. Les Belcea s’y font plus ardents encore au gré des 21 variations. Cette page d’une conception formelle diabolique avec ses investigations harmoniques, rythmiques et mélodiques ne sonne jamais de manière intellectuelle, notamment grâce aux solos bouleversants qui la parsèment.

Après l’entracte, les Belcea reviennent avec les Ébène qui prennent le leadership pour l’Octuor de Mendelssohn. Les musiciens satisfont sans problème le souhait du compositeur d’un jeu « à la manière d’une symphonie ». Ils animent le Con fuoco de toute l’exubérance requise et creusent les zones d’ombre schubertienne de l’Andante. Les huit comparses se métamorphosent en elfes insaisissables dans le Scherzo, particulièrement rapide. Le Finale pousse la frénésie plus haut si cela est possible, avec une cohésion époustouflante dans la virtuosité pure.

Thomas DESCHAMPS

Cité de la musique, Paris, 11/01/2026

Brett Dean (*1961)
Quatuor à cordes n° 4 « A litlle book of prayers » (2025)
Benjamin Britten (1913-1976)
Quatuor à cordes n° 2, op. 36 (1945)
Felix Mendelssohn (1809-1847)
Octuor à cordes en mib majeur, op. 20 (1825)

Quatuor Belcea
Corinne Belcea, violon I
Suyeon Kang, violon II
Krzysztof Chorzelski, alto
Antoine Lederlin, violoncelle

Quatuor Ébène
Pierre Colombet, violon I
Gabriel Le Magadure, violon II
Marie Chilemme, alto
Yuya Okamoto, violoncelle