Biennale 2026 (1) : Ô dieu, de quelle ivresse

Enfant singulier au sein de l’ensemble des six quatuors à cordes que Mozart dédie à Haydn, le Quatuor n° 15 se distingue par sa tonalité de ré mineur et les teintes plus sombres qui en découlent. Les Ébène l’abordent avec une délicatesse de son absolument inouïe.

De cette manière, ils ouvrent la scène sonore encore élargie par des phrasés exquis à l’instar de ceux, ailés, de Pierre Colombet. Une lecture qui se montre moins antagoniste que d’autres, rend le contrepoint moins flagrant mais conduisant à des ravissements sans limite.

Cela culmine dans l’Andante où les musiciens utilisent les nombreux silences pour articuler tout en finesse une danse ralentie. Le Menuet resserre pendant un temps le discours avec une pureté d’intonation éclatante, presque crucifiante, alors que le trio forme un épisode galant de premier ordre. Le Finale résume ces qualités avec une infime réserve quant à la sensation qu’à force de nuances, les variations s’étiolent quelque peu.

Le changement de monde sonore avec le Quatuor en sol mineur de Debussy est saisissant, avec une pâte sonore vibrante et une polyphonie envoûtante des timbres dans l’Animé et très décidé. Une virtuosité ahurissante marque l’écriture en pizzicati du deuxième mouvement, un caractère impérieux qui gagne même les phrases plus sensuelles.

L’Andantino se montre plus que jamais distendu, parfois même disloqué. Au point qu’on note la différence de jeu de Yuya Okamoto qui paraît plus retenu, plus « classique » en comparaison de la liberté fertile de ses trois comparses. Le Finale complexe pousse sous leurs archets son ambivalence avec cette fois une sonorité d’ensemble plus diffractée qu’unifiée.

Après l’entracte, les Belcea rejoignent les Ébène pour l’Octuor d’Enesco, qui avait dû être annulé lors de la dernière édition de la Biennale du fait de la pandémie. Une œuvre juvénile de la plus grande densité, en un seul mouvement, quasi symphonique, où le romantisme semble se consumer en un feu de joie.

Sous la houlette fiévreuse de Corinne Belcea, compatriote du compositeur, les huit musiciens galbent les mélismes des très nombreux thèmes qui traversent la partition. Dans la deuxième partie, le fugato sonne de manière vertigineuse. Dans le feu du concert, la section qui suit paraît un rien moins troublante que dans leur formidable enregistrement de studio qui vient de paraître chez Warner.

Après la méditation de la troisième partie, une immense valse dionysiaque emporte tout dans l’ivresse immodérée des timbres.

Thomas DESCHAMPS

Cité de la musique, Paris, 10/01/2026

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Quatuor à cordes n° 15 en ré mineur, K. 421 (1783)
Claude Debussy (1862-1918)
Quatuor à cordes en sol mineur, op. 10 (1892)
Georges Enesco (1881-1955)
Octuor à cordes en ut majeur, op. 7 (1900)

Quatuor Ébène
Pierre Colombet, violon I
Gabriel Le Magadure, violon II
Marie Chilemme, alto
Yuya Okamoto, violoncelle

Quatuor Belcea
Corinne Belcea, violon I
Suyeon Kang, violon II
Krzysztof Chorzelski, alto
Antoine Lederlin, violoncelle