Agrippina en lecture accompagnée

Le rideau se lève sur le décor de Gideon Davey, monumentale déclinaison du Palais de la Civilisation italienne. Plus qu’un simple exemple d’architecture fasciste, il impose d’emblée une thèse. Cette masse minérale oriente le spectacle vers un commentaire sur la domination masculine, le pouvoir comme exhibition, la vulgarité des puissants. Rien de tout cela n’est faux, bien sûr, mais tout est si fortement fléché que l’œil n’a bientôt plus rien à découvrir.

C’est une vieille tentation du théâtre de Robert Carsen : installer des signes efficaces pour ordonner un plateau, conduire une scène, rendre une situation immédiatement lisible. Mais ici cette clarté tourne vite à l’application. Le spectacle se tient dans une zone de provocation tempérée qui ne dérange jamais vraiment. Il épingle plus qu’il ne déstabilise. Or le livret de Grimani n’est pas seulement acerbe, il est mobile, fuyant, traversé de désirs et de renversements. En soulignant à ce point son propos, la mise en scène retire à l’œuvre une part essentielle de son trouble.

Créée il y a dix ans, la production semble aujourd’hui lestée de ses propres procédés, comme si elle ne croyait plus qu’à ce qu’elle montre en gros caractères. La dernière image, qui rappelle l’horizon sanglant de Néron, dit bien cette défiance envers l’implicite. C’est là que l’ennui gagne : non dans l’absence d’idées, mais dans leur manque d’air.

La soirée trouve malgré tout quelques atouts non négligeables, à commencer par Paul-Antoine Bénos-Djian, qui donne à Ottone une tenue et une vérité qui déplacent instantanément l’écoute. Le timbre garde sa densité chaleureuse, la ligne respire, et le personnage échappe à la simple fonction de victime noble. Anna Bonitatibus, annoncée souffrante, ne domine pas la représentation comme on aurait pu l’espérer. Pourtant elle conserve ce que beaucoup ont perdu : un style, une intelligence de la conduite, une manière d’habiter le rôle sans le simplifier. Son Agrippina n’est pas acerbe, on y sent passer de la fatigue, du flottement, presque du découragement.

La Poppea d’Eleonora Bellocci divise davantage. La voix, un peu âpre, ne caresse pas toujours la phrase, mais la chanteuse possède assez de métier pour défendre son personnage avec aplomb. Jake Arditti, lui, reste un Nerone très engagé scéniquement. Vocalement, en revanche, l’instrument semble avoir maigri, le volume s’est réduit et le trait s’est émoussé. Michael Mofidian remplit solidement sa part, Matthew Brook convainc moins, tandis que Nicolas Brooymans et Paul Figuier complètent honorablement l’affiche.

La direction anguleuse de David Bates ne parvient guère à desserrer l’emprise d’un spectacle déjà très appuyé. Avec des instruments modernes, l’orchestre avance dans une couleur compacte, sans la plasticité qui permet à Haendel d’échapper à la seule correction. La partition ne s’effondre jamais, mais elle peine à prendre feu. On sort de cette Agrippina avec une impression paradoxale. Tout y est fait pour dénoncer la saleté du pouvoir, mais le spectacle lui-même manque de ce qu’exige une telle entreprise : le trouble et la cruauté. La machine tourne. Elle ne mord plus.

David VERDIER

Opéra de Rouen Normandie, 12/06/2026

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Agrippina, dramma per musica en trois actes
Livret de Vincenzo Grimani

Reprise de la production créée au Theater an der Wien en 2016

Orchestre de l’Opéra Normandie Rouen
Direction : David Bates
Mise en scène : Robert Carsen
Décors et costumes : Gideon Davey
Lumières : Robert Carsen et Peter van Praet
Vidéo : Ian Galloway

Avec : Anna Bonitatibus (Agrippina), Eleonora Bellocci (Poppea), Jake Arditti (Nerone), Paul-Antoine Bénos-Djian (Ottone), Matthew Brook (Claudio), Michael Mofidian (Pallante), Paul Figuier (Narciso), Nicolas Brooymans (Lesbo).