1685, année européenne

Si Pierre Hantaï a hérité de son maître Gustav Leonhardt une certaine sobriété, il n’en a pas gardé l’exécration à l’égard de la musique de Haendel. Les propos du musicien batave recueillis jadis par Philippe Venturini sont à citer tant ils montrent l’intensité de ce dégoût : « Haendel, on m’a demandé d’enregistrer un programme de ses œuvres ; je l’ai fait parce que j’étais jeune et pauvre, mais je déteste sa musique et je n’y suis jamais revenu. » Au point de prendre quelques libertés avec la vérité : Leonhardt ne fut jamais pauvre.

La Suite n° 4 en mi mineur dudit Haendel qui ouvre le récital de Hantaï rend la chose anecdotique tant cette partition fuit la convention avec sa longue et complexe fugue introductive aux riches modulations chromatiques. Le claveciniste en livre une lecture éclairée comme il souligne par l’articulation de son jeu la suite française très ornementée complétant la pièce. Vient ensuite la Suite n° 5 en mi majeur, où le caractère formel explose avec le quatrième mouvement où le compositeur remplace la sarabande par une série de cinq variations sur le thème de L’Harmonieux forgeron où le jeu d’Hantaï se fait plus ludique.

Tout en tournant les pages plastifiées de son cahier de partition, le claveciniste annonce vouloir jouer deux pièces de François Couperin pour démontrer si besoin était l’influence de la musique française sur les compositions de son programme. Deux pièces dont Les Ombres errantes forment ainsi un interlude concis de grand style avant la Suite anglaise n° 2 de Bach qui conclut cette première partie de soirée. Hantaï y transfert l’espièglerie des variations de Haendel, tout en ornementant avec une virtuosité stylée.

Retour à Haendel après l’entracte avec la Suite n° 3 en ré mineur dont le Prélude en forme de toccata virevoltante reste plein de fantaisie. Hantaï souligne la gravité de l’Allemande puis l’italianité de la Corrente. À l’aria du quatrième mouvement, il apporte par de subtils décalages entre main gauche et main droite un caractère sublime qui évoque le Bach des Goldberg, tandis que le Presto sonne grandiose. Un groupe de sonates de Domenico Scarlatti non détaillées dans le programme de salle vient conclure la soirée.

On nous pardonnera de ne savoir donner nous-mêmes la liste de ces pièces tirées d’un corpus de 555 opus. Comme pour les compositions de ses contemporains Bach et Haendel, la danse reste à la base avec sans aucun doute une dose de sensualité toute latine et surtout une concision, une réduction tout expérimentale. Hantaï s’y montre jubilatoire et éblouissant. Deux bis très contrastés, une pièce de Forqueray et une Variation Goldberg de Bach récompensent un public très attentif.

Thomas DESCHAMPS

Salle Cortot, Paris, 08/10/2025

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Suite n° 4 en mi mineur, HWV 429
Suite n° 5 en mi majeur, HWV 430

Johann Sebastian Bach (1685-1750)
Suite anglaise n° 2, BWV 807

Georg Friedrich Haendel
Suite n° 3 en ré mineur, HWV 428

Domenico Scarlatti (1685-1757)
Sonates

Pierre Hantaï, clavecin